La conjuration pour l'égalité
En 1796, dans un contexte de misère sociale et de famine urbaine qui ravage la France post-thermidorienne, Gracchus Babeuf et ses compagnons entreprennent une tentative révolutionnaire qui allait marquer profondément l'histoire du socialisme et du communisme. La Conjuration des Égaux représente bien plus qu'une simple conspiration politique : elle incarne la première tentative historique de mettre en œuvre un programme véritablement communiste, dépassant les simples théories pour s'inscrire dans l'action.
Babeuf, ancien commissaire à terrier devenu révolutionnaire ardent, a progressivement radicalisé son engagement au cours des années révolutionnaires. Emprisonné à plusieurs reprises, c'est notamment derrière les barreaux qu'il affermit ses convictions socialistes, notamment lors de sa détention à Arras où il élabore son programme de révolution sociale. Libéré en octobre 1795 et confronté à la famine qui décime les quartiers ouvriers, il devient persuadé que l'heure de l'action a sonné. Le Directoire, jugé impuissant face aux crises économique et politique, doit être renversé et remplacé par une société fondée sur l'égalité absolue.
Le noyau de la conjuration se forme autour d'un Comité insurrectionnel établi le 30 mars 1796, composé de Babeuf, Philippe Buonarroti, Augustin Darthé, Sylvain Maréchal, Félix Lepeletier, Pierre Antoine Antonelle et quelques autres. À la différence des mouvements révolutionnaires précédents, ces hommes ne se contentent pas de revendiquer des réformes : ils proposent la suppression intégrale de la propriété privée et l'instauration d'une communauté des biens et des travaux.
Le programme babouviste, exposé principalement dans le Manifeste des Égaux de 1795 et les écrits de Babeuf, envisage une société où chaque citoyen contribuerait au travail selon ses capacités et recevrait selon ses besoins. Plus de monnaie, plus de salariat : une grande communauté nationale administrerait collectivement la production et garantirait à tous « le logement, l'habillement, le blanchissage, l'éclairage, le chauffage, l'alimentation et les soins ». Loin d'être une simple redistribution agraire, ce projet rompait radicalement avec les conceptions du siècle en proposant ce que Marx et Engels reconnaîtront plus tard comme « la première apparition d'un parti communiste réellement agissant ».
Cependant, la conjuration échoue rapidement et tragiquement. Le 10 mai 1796, Babeuf et ses compagnons sont arrêtés, trahis par un agent double, Grisel, introduit parmi eux par Lazare Carnot. Les autorités saisissent une importante documentation détaillant le projet révolutionnaire, permettant ainsi d'en connaître les contours précis. Parallèlement, une tentative connexe de soulèvement du camp militaire de Grenelle en septembre 1796 est également écrasée, entraînant des fusillades et de nombreuses arrestations.
Le procès s'ouvre en février 1797 à Vendôme. Babeuf, à qui l'on reproche l'initiative du complot, et Darthé, accusé d'avoir rédigé l'ordre d'exécution des Directeurs, sont condamnés à mort. Le 27 mai 1797, tous deux sont exécutés à la guillotine après s'être poignardés dans leurs cellules. Buonarroti et d'autres sont condamnés à la déportation, tandis que certains accusés sont acquittés.
Bien que la conjuration soit écrasée dans le sang, son influence ne disparaît pas. C'est notamment grâce à la publication en 1828 par Buonarroti de son ouvrage Conspiration pour l'Égalité, dite de Babeuf que les idées des Égaux traversent le 19e siècle. Le néobabouvisme inspire des mouvements ultérieurs, du Blanquisme à la Commune de Paris, et contribue directement à l'élaboration de la théorie léniniste de la dictature du prolétariat. La Conjuration des Égaux reste ainsi le moment où, pour la première fois en Europe, le communisme a cessé d'être une construction théorique pour devenir un programme d'action politique.
