Enceinte de Philippe Auguste


Plan de Paris vers 1569 de Braun & Hogenberg,  avec les enceintes de Philippe-Auguste et de Charles V

Au seuil du XIIIe siècle, Paris connaît une transformation militaire majeure qui façonnera durablement son développement urbain. L'enceinte de Philippe Auguste, deuxième système de fortification médiévale de la capitale, constitue la plus ancienne muraille dont le tracé nous soit parvenu avec précision. Ses vestiges, plus nombreux que ceux des enceintes ultérieures, témoignent encore aujourd'hui de cette entreprise architecturale sans précédent.

Un chantier pharaonique

En 1190, à la veille de son départ pour la troisième croisade, Philippe Auguste prend une décision stratégique capitale. Le jeune roi de vingt-quatre ans, engagé dans une lutte contre la dynastie anglaise des Plantagenêt qui contrôle le duché de Normandie, craint une invasion depuis l'ouest pendant son absence. Il ordonne alors la construction d'une enceinte fortifiée destinée à protéger sa capitale de cinquante mille habitants.

Les travaux s'échelonnent sur plus de vingt ans. La rive droite, plus exposée aux menaces venues de Normandie, est fortifiée en priorité entre 1190 et 1209. La rive gauche, moins urbanisée et stratégiquement secondaire, suit entre 1200 et 1215. Pour la première fois, une muraille englobe simultanément les deux rives de la Seine et l'île de la Cité, définissant un périmètre de 253 hectares.

Le coût de cette entreprise représente environ douze pour cent des revenus annuels du roi vers 1200, soit un peu plus de quatorze mille livres. Près de cinq cent mille tonnes de pierres sont déplacées pour ériger non seulement l'enceinte, mais aussi le nouveau château du Louvre, les châtelets et pour paver les rues.

Une architecture défensive imposante

L'enceinte de Philippe Auguste impressionne par ses dimensions. La muraille mesure de six à huit mètres de hauteur, atteignant neuf mètres avec le parapet, pour une épaisseur de trois mètres à la base. Composée de deux parois de moyen appareil entre lesquelles s'insèrent pierres et mortier, elle supporte un chemin de ronde d'environ deux mètres couronné de créneaux.

Le système défensif s'étend sur 2600 mètres en rive droite et 2500 mètres en rive gauche. Soixante-dix-sept tours semi-cylindriques rythment la muraille tous les soixante mètres : trente-neuf sur la rive droite, trente-huit sur la rive gauche. Ces tours, d'un diamètre de six mètres incluant des murs épais d'un mètre, atteignent une quinzaine de mètres de hauteur. Leur base voûtée et leur intégration dans la courtine renforcent la cohésion de l'ensemble.

Quatre tours plus imposantes contrôlent la navigation sur la Seine : à l'ouest, la tour de Nesle et la tour du Coin ; à l'est, la tour Barbeau et la tour de la Tournelle. Des chaînes tendues en travers du fleuve, reposant sur des radeaux amarrés à des pieux, complètent ce dispositif fluvial.

Les portes et le Louvre

Dix à douze portes fortifiées ponctuent l'enceinte, s'ouvrant sur les routes menant aux principales villes du royaume. Sur la rive droite figurent notamment les portes Saint-Honoré, Montmartre et Barbette. La rive gauche compte entre autres la porte Saint-Michel (initialement nommée porte d'Enfer), la porte de Buci et la porte des Cordeliers percée ultérieurement en 1240.

À l'ouest, point stratégique le plus vulnérable face aux Anglais, Philippe Auguste fait édifier une forteresse imposante en avant de l'enceinte : le Louvre. Ce château quadrangulaire, composé d'un donjon fortifié de vingt-cinq mètres de hauteur et de dix tours de défense, entouré de fossés, affirme la puissance royale tout en renforçant la défense de la capitale.

Impact urbain et héritage

L'enceinte de Philippe Auguste marque profondément le développement de Paris. Sur la rive droite, elle englobe le marché des Halles, fixant définitivement le commerce de l'alimentation dans ce quartier. Sur la rive gauche, elle enclôt le quartier Latin mais laisse hors les murs les bourgs développés autour des abbayes Saint-Victor et Saint-Germain-des-Prés.

Le roi ordonne que toute la surface enclose soit bâtie, prescrivant la construction de maisons et habitations jusqu'au mur pour que la cité paraisse pleine. Malgré ces dispositions, l'expansion des faubourgs déborde progressivement l'enceinte aux XIIIe et XIVe siècles.

Son empreinte sur le plan de Paris demeure considérable. En rive droite, l'orientation particulière du réseau de rues adossées au rempart révèle encore son tracé, notamment rue Jean-Jacques-Rousseau et rue des Francs-Bourgeois. En rive gauche, plusieurs voies suivent l'ancien tracé des fossés : la rue des Fossés-Saint-Bernard, la rue des Fossés-Saint-Jacques et la rue Monsieur-le-Prince.

L'enceinte remplit son office défensif pendant un siècle et demi. Elle est partiellement remplacée au nord par l'enceinte de Charles V au XIVe siècle, puis progressivement démantelée. Sur la rive droite, François Ier ordonne sa destruction vers 1530-1533. Sur la rive gauche, elle disparaît sous Henri IV.

Aujourd'hui, malgré sa quasi-invisibilité depuis le XVIe siècle, l'enceinte de Philippe Auguste n'a jamais été totalement démolie. Une vingtaine de vestiges demeurent visibles à travers les actuels Ier, IVe, Ve et VIe arrondissements. Le tronçon le plus remarquable, rue des Jardins-Saint-Paul, s'étend sur quatre-vingts mètres avec ses tours circulaires encore debout. Ces pierres millénaires, souvent intégrées dans les constructions ultérieures comme murs d'appui ou cages d'escalier, rappellent l'ambition d'un jeune roi qui fit de Paris une véritable capitale fortifiée au cœur de l'Europe médiévale.

Enceinte de Philippe-Auguste, OSM 2020, par H. Noizet, A.-L. Bethe (Analyse diachronique de l'espace urbain Parisien) CC BY 4.0

Enceinte de Philippe-Auguste, OSM 2020, par H. Noizet, A.-L. Bethe (Analyse diachronique de l'espace urbain Parisien) CC BY 4.0

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