Sur les pavés du Quartier latin, à l'été 1944, une ville se soulève — et déjà l'on se dispute le récit, et l'ordre, de sa propre délivrance.
Au début d'août 1944, Paris n'est pas une priorité. Eisenhower veut contourner la capitale, foncer vers le Rhin, éviter à ses divisions une bataille de rues et la charge de nourrir deux millions d'habitants affamés. Si Paris est libérée le 25 août, ce n'est donc pas par la grâce d'un plan allié : c'est parce que les Parisiens ont forcé la main aux états-majors.
Tout s'accélère à la mi-août. Le 10, les cheminots cessent le travail ; le 15, la police — longtemps zélée au service de Vichy — se met en grève et bascule. Le 19, depuis la rue de Bellechasse, le Comité parisien de Libération lance l'insurrection. On occupe mairies, préfecture, Hôtel de Ville ; on dépave les rues. Sous le Lion de Belfort, le colonel Rol-Tanguy, communiste et chef des FFI d'Île-de-France, commande des combattants mieux pourvus en courage qu'en fusils.
Derrière l'image d'Épinal des barricades joyeuses, la semaine est meurtrière. Sept résistants sont attirés rue Leroux et abattus, trente-cinq fusillés à la cascade du bois de Boulogne après qu'on leur eut promis des armes ; vingt-huit mutins de la Santé tombent sous les balles de la Milice ; au Luxembourg, six jeunes FFI creusent leur fosse avant d'être exécutés. Beaucoup auraient pu vivre : insurrection précoce, armement dérisoire, pièges tendus par des provocateurs français au service de la Gestapo.
Le 24 août au soir, ce sont des étrangers qui entrent les premiers. « La Nueve », 9ᵉ compagnie de la 2ᵉ DB, débouche place de l'Hôtel de Ville à 21 h 22 sur des half-tracks nommés Guadalajara, Teruel, Guernica : cent trente Républicains espagnols, antifascistes exilés, beaucoup anarchistes. Ils ont fui Franco, ils libèrent Paris — et la mémoire officielle les oubliera longtemps.
Car la délivrance a son revers, et il est politique. Quand de Gaulle, le 25 août, lance du balcon de l'Hôtel de Ville « Paris libéré par lui-même, par son peuple », il efface d'un même souffle les Alliés et la Résistance organisée — celle-là même que dirigeaient des communistes. On peut y lire bien plus qu'un caprice d'orgueil : la volonté de restaurer sans délai l'État, de ne pas légitimer un pouvoir populaire né dans la rue, de prévenir tout glissement révolutionnaire. Il refuse de proclamer la République (« elle n'a jamais cessé d'être ») ; il enrage que Rol-Tanguy ait cosigné la capitulation de von Choltitz ; trois jours plus tard, il reçoit froidement les chefs de l'insurrection, les traite d'« officiers d'occasion » et dissout les FFI. À l'automne, il fera désarmer les milices patriotiques. La parenthèse insurrectionnelle se referme : l'ordre — celui de l'État, et d'une société bourgeoise que la Résistance populaire avait vaguement menacée — reprend la ville avant même que les barricades soient démontées.
Cette reprise en main a un prix mémoriel. Si l'épuration frappe vite les lampistes et les traîtres visibles, elle épargne largement le cœur du système : la collaboration économique — la plus massive, la plus rentable — reste la moins punie. Hauts fonctionnaires, banquiers, grands industriels traversent la Libération sans rupture véritable, certains des projets dirigistes de Vichy se prolongeant jusque dans la France d'après-guerre. Sous le récit d'une nation tout entière résistante s'enfouit, pour des décennies, la mesure réelle des complicités — et la « Libération » devient aussi le moment où certains centres de pouvoir refont leur virginité.
Restent les ombres de l'épuration. À l'Institut George-Eastman, dans le 13ᵉ, plus de deux cents personnes sont détenues sur dénonciation, torturées, et trente-huit fusillées au bord de la Seine — dont des innocents arrêtés par erreur. Dans les rues, des dizaines de milliers de femmes accusées de « collaboration horizontale » sont tondues et humiliées en public, sans jugement, boucs émissaires d'une virilité nationale froissée.
Voilà pourquoi cette période, sur Paris Révolutionnaire, se lit moins comme une apothéose que comme un nœud — où se croisent le sacrifice et le calcul, l'ivresse de la délivrance et la reprise en main immédiate. Les plaques de marbre nomment des morts ; elles taisent les querelles, les vengeances et les tondues. Ce sont ces deux versants que les fiches qui suivent tentent de tenir ensemble.