Boris Kustodiev, Le bolchevique, 1920
Les révolutionnaires russes à Paris avant 1917
Après la révolution de 1905, Paris devient le foyer principal de l'émigration politique russe. Fuyant la répression tsariste et les pressions exercées par l'Okhrana en Suisse, de nombreux militants révolutionnaires choisissent la capitale française comme refuge. La police française estimait à environ 25 000 le nombre d'émigrés russes à Paris en 1907, dont « 1550 terroristes, pouvant se décomposer en 550 anarchistes et 1000 révolutionnaires ». D'autres sources mentionnent une communauté de 80 000 ressortissants.
Vladimir Ilitch Lénine arrive à Paris en décembre 1908, accompagné de ses camarades du centre bolchevik, notamment Kamenev et Zinoviev, ainsi que l'équipe des typographes et l'imprimerie des journaux révolutionnaires clandestins. Entre 1909 et 1912, un noyau d'une quarantaine de bolcheviks s'installe de façon stable dans la capitale. Parmi eux figurent Lénine et son épouse Nadejda Kroupskaïa, Zinoviev et sa femme Zlata Lilina, Kamenev avec Olga (la sœur de Trotsky), Inessa Armand, ainsi que Ludmila Stal et Serafima Gopner. À ces bolcheviks s'ajoutent d'anciens membres de la fraction, comme Alexinski, Lounatcharsky et Bogdanov, ou des mencheviks tels que Martov, Tchitcherine et Dan.
Léon Trotsky séjourne à Paris à deux reprises : en 1902-1903, époque où il rencontre sa deuxième épouse Natalia Sedova, puis entre 1914 et 1916 après avoir été contraint de quitter Vienne. D'autres révolutionnaires, comme Kamski, Rykov, Tomski, Chouliatov et Piatnitzki, ne font que des passages pour des réunions ou de brefs séjours.
La grande majorité des exilés russes trouve à se loger dans les XIIIe et XIVe arrondissements, notamment aux alentours du Petit Montrouge et du parc Montsouris. C'est dans ce quartier que s'établissent de nombreuses organisations de soutien aux émigrés : la bibliothèque russe et la bibliothèque Tourgueniev, le bureau russe du Travail, différentes cantines et centres d'accueil, instituts de formation, centres d'études universitaires, églises orthodoxes, syndicats et imprimeries.
Les yeux des exilés politiques russes restent braqués sur les événements de Russie. Les contacts avec les socialistes français demeurent relativement faibles, et se font par l'intermédiaire d'émigrés déjà implantés en France, tels Charles Rappoport, directeur de plusieurs journaux, et le socialiste-révolutionnaire Elias Roubanovitch, qui couvre les affaires russes pour l'Humanité. Lénine s'intéresse aux événements du mouvement ouvrier français et participe à des manifestations majeures organisées par les socialistes, telles que la commémoration de la Commune de Paris ou les funérailles de Paul et Laura Lafargue. Après le début de la guerre, Trotsky noue des contacts réguliers avec les dirigeants du parti socialiste français opposés à la ligne pro-gouvernementale.
Au sein de l'Internationale Socialiste, les Russes se montrent plus actifs. Les deux fractions principales du Parti Ouvrier Social-Démocrate de Russie et les autres groupes se livrent une âpre bataille, malgré les tentatives de médiation de l'Internationale.
Pour le gouvernement français, la surveillance des exilés russes n'est pas une priorité absolue. Le gros du travail est assuré par l'Okhrana, dont les bureaux étrangers ont leur centre à Paris, 79 rue de Grenelle. Lénine fait figure d'illustre inconnu : la presse l'ignore, ne signale pas ses conférences, ses articles ou ses déplacements. La préfecture de police ne s'intéresse aux émigrés que sur demande expresse du Quai d'Orsay ou du ministère de l'Intérieur, harcelés par l'ambassade russe et l'Okhrana.
La vie quotidienne des révolutionnaires demeure très modeste. La plupart des émigrés politiques installés à Paris sont issus de familles ouvrières ou sans ressources propres. Le lien communautaire entre les exilés est très fort : ils se retrouvent dans les nombreuses cantines russes, les cafés et les bibliothèques. Les conférences politiques sont très fréquentées : le nombre des participants à celles de Lénine oscille entre 200 et 600 personnes. Paris inspire aussi quelques amours : Trotsky y rencontre sa seconde femme, Natalia Sedova, tandis que Lénine semble entretenir une liaison sentimentale avec Inessa Armand.