Au 159 de la rue Saint-Martin, dans ce vieux quartier façonné par l'ombre de l'ancien prieuré des champs, une salle a traversé deux siècles en changeant de peau sans jamais perdre son âme agitée. Tout commence, dit-on, en 1664, quand les bureaux de la toute nouvelle Compagnie des Indes Orientales s'y installent — un commerce d'empire avant la lettre. Puis vient le théâtre : Jean-François Boursault-Malherbe, comédien autant que politique, y fait jouer ses pièces sous le nom de Théâtre Molière, rebaptisé Théâtre des Sans-culottes au plus chaud de la Révolution, avant de finir sa course scénique vers 1807 sous l'enseigne des Variétés étrangères.
C'est en 1848 que la salle entre vraiment dans l'histoire révolutionnaire. Au printemps, elle vibre des discours du Club de la Révolution fondé par Armand Barbès pour rivaliser avec Blanqui. C'est là aussi que naît le Club des Clubs, animé par Joseph Sobrier et Aloysius Huber, avec dans le public Ledru-Rollin, Caussidière et Martin Nadaud — un vrai état-major de la gauche républicaine. La salle participe activement à la journée du 15 mai 1848, cette tentative de coup de force sur l'Assemblée constituante.
Vingt ans plus tard, la salle Molière se réinvente en berceau du mouvement ouvrier : en novembre 1869, on y adopte les statuts de la Fédération parisienne des sociétés ouvrières, acte de naissance du syndicalisme français. Sous la Commune de 1871, elle accueille l'un des onze clubs affiliés à la Fédération des clubs, tenu par des « Démoc-socs » — radicaux, démocrates et socialistes mêlés. En cent soixante-quatre réunions comptabilisées, cette salle aura tout vu.
Noms successifs du lieu
- 1664 Siège de la Compagnie des Indes Orientales
- 1791 — vers 1793 Théâtre Molière (fondé par Boursault-Malherbe)
- vers 1793 — vers 1795 Théâtre des Sans-culottes
- vers 1795 — 1807 Théâtre des Variétés étrangères
- 1848 — 1871 Salle Molière — salle de réunions politiques et ouvrières
Événements à cette adresse
10 événements · 1664 — 1871Aujourd'hui
Le site du 159 rue Saint-Martin ne conserve plus de trace visible de la salle Molière telle qu'elle existait au XIXe siècle. Le secteur, profondément remanié, appartient aujourd'hui au tissu urbain ordinaire du 3e arrondissement, à deux pas du Conservatoire des Arts et Métiers.