Au 33 de la rue de la Grange aux Belles — une artère du 10e arrondissement qui tient son nom d'une ancienne ferme et porta longtemps le nom de rue de l'Hôpital Saint-Louis — se dresse l'un des hauts lieux du mouvement ouvrier parisien. C'est ici qu'en 1907, après son expulsion de la Bourse du Travail de Paris, la CGT installe sa propre bourse du travail dissidente, avec son imprimerie : Victor Griffuelhes, Émile Pouget et un jeune correcteur fraîchement embauché, Pierre Monatte, y font tourner les presses de la centrale syndicale révolutionnaire. Pendant la Grande Guerre, la salle accueille des réunions agitées sur l'évolution du conflit mondial, où l'on croise Léon Trotski et Julius Martov, deux exilés russes qui refont le monde rue de la Grange aux Belles.
La décennie suivante en fait un carrefour des ruptures politiques. En 1921, la CGTU y est fondée par les fédérations exclues de la CGT, autour de Pierre Sémard et Gaston Monmousseau ; la même année, le tout jeune Parti Communiste y tient son premier congrès administratif d'adoption des statuts. Trois ans plus tard, en 1924, la salle est le théâtre d'un épisode sinistre : des militants communistes ouvrent le feu sur des anarchistes venus contester une réunion — Francis Boudoux, Nicolas Clos et Adrien Poncet sont blessés, dans une violence fratricide qui laisse des traces durables à gauche.
La salle reste vivante dans les années 1930 : le Groupe Octobre, troupe de théâtre agitprop où débute le jeune Francis Lemarque, y donne des spectacles ; Jacques Duclos y réunit en 1934 les cadres de la M.O.I. pour présenter la politique de Front uni contre le fascisme ; la même année, la fusion des fédérations sportives socialiste et communiste y donne naissance à la FSGT. La page la plus sombre se tourne en 1941 : réquisitionné par l'occupant nazi, le local sert de point de rassemblement pour environ 5 000 juifs étrangers, les premiers convoyés vers les camps de déportation.
- 1907 Bourse du Travail CGT (dissidente, après expulsion de la Bourse officielle)
- 1907 Imprimerie de la CGT et siège de la centrale syndicale révolutionnaire
- 1921 Siège de la Confédération Générale du Travail Unifiée (CGTU)
- 1921 — 1934 Salle de la Grange aux Belles — salle de congrès et de meetings du mouvement communiste
- 1941 Local réquisitionné par l'occupant nazi, point de rassemblement pour la déportation des Juifs étrangers
Le bâtiment existe toujours rue de la Grange aux Belles. Une plaque rappelle le sinistre rassemblement de 1941. L'immeuble abrite aujourd'hui des locaux syndicaux et associatifs, discret témoin de plus d'un siècle de militantisme ouvrier dans ce quartier populaire du 10e arrondissement.