Sur la place de Grève, la Restauration ressort le supplice des régicides

Place de Grève

Une guillotine dressée dans une allée entre deux maisons, d'après le docteur Guillotin qui fait adopter son usage par l'assemblée nationale constituante en 1789, au pied de la guillotine un grand panier pour la réception des têtes coupées.

Musée Carnavalet.

Ce matin de juillet 1816, les Parisiens voient quelque chose qu'ils n'ont pas vu depuis des décennies : un bourreau trancher un poing avant de faire fonctionner la guillotine.

Jacques Pleignier est corroyeur. Nicolas Carbonneau, maître d'écriture. Edmé Tolleron, ciseleur. Trois artisans du Paris populaire qui n'ont pas fait leur deuil de la Révolution. La monarchie restaurée va les traiter en régicides.

Quelques mois plus tôt, un homme a fait son apparition dans leurs cercles. Il se nomme Scheltein — indicateur de la police du ministre Élie Decazes. Pendant deux mois, il les observe, les encourage, participe à leurs réunions clandestines, les aide à distribuer des cartes de reconnaissance et à rédiger une proclamation appelant au renversement du gouvernement royal. Puis, quand les preuves sont suffisantes, il dénonce tout.

Le 27 juin 1816, vingt-huit accusés comparaissent devant la cour d'assises de la Seine. Le juré Flacon Rochelle, avocat à la Cour de cassation, réclame une instruction plus minutieuse — il pressent la manipulation. La cour refuse. Après quelques jours de débats, Pleignier, Carbonneau et Tolleron sont condamnés pour complot et crime de lèse-majesté à la peine des parricides : le poing droit coupé et la tête tranchée dans le mode prescrit par la Loi. Huit autres accusés écopent de la déportation.

Le supplice du poing coupé est une relique de l'Ancien Régime. Personne ou presque ne l'avait vu appliqué depuis des décennies. La Restauration l'exhume pour trois artisans dont la conspiration a été organisée de bout en bout par un indicateur de police.

L'opération répond à une double logique. Afficher la fermeté de la monarchie face à toute velléité républicaine ou bonapartiste. Et surtout, justifier l'arsenal répressif que la Chambre introuvable — la majorité ultra-royaliste sortie des urnes en août 1815 dans un climat de Terreur blanche — accumule depuis un an : loi de sûreté générale suspendant les libertés individuelles, loi sur les écrits séditieux, rétablissement des cours prévôtales sans jury ni appel. Pour cela, il fallait un complot. La police en a fabriqué un.

Place de Grève, devant la façade de l'Hôtel de Ville, trois artisans paient de leur main et de leur tête la politique répressive de la Seconde Restauration. Un corroyeur, un maître d'écriture, un ciseleur — gens de peu, que le pouvoir a traités comme des Ravaillac.

La place de Grève servira encore de théâtre aux exécutions publiques jusqu'en 1832. Après elles, la guillotine se déplacera vers d'autres rues, d'autres quartiers. Mais le mécanisme restera le même : un État qui fait fabriquer les complots dont il a besoin.

Bibliographie