Décès de Georges Bataille, rue Saint-Sulpice

Demeure de Georges Bataille

Portrait de Georges Bataille vers 1943.

On imagine mal Georges Bataille en petit fonctionnaire de province. Et pourtant, l'auteur de L'Érotisme, l'homme qui avait fondé la revue Critique et hanté les marges du surréalisme, a passé le plus clair de sa vie active derrière un bureau de bibliothèque municipale : Carpentras en 1949, puis Orléans à partir de 1951. Paris, pour Bataille, restait la ville des autres.

Le corps a fini par imposer son calendrier. En 1955, on diagnostique une artériosclérose cérébrale — on ne lui dit pas qu'elle est mortelle. La maladie le mine, l'hospitalise à deux reprises en 1957, ralentit l'écriture. C'est un homme diminué et sans fortune qui, au tournant des années 1960, voudrait rentrer à Paris.

Ce qui se passe alors mérite qu'on s'y arrête. Bataille n'a pas les moyens de se loger dans la capitale. Un groupe d'amis peintres organise à l'Hôtel Drouot une vente de solidarité : des toiles données, adjugées à son bénéfice. Le produit permet d'acheter un appartement au 25 rue Saint-Sulpice, à deux pas de l'église et de la place où le jet d'eau des quatre évêques rythme le quartier. Dans le même mouvement, l'administration le mute à la Bibliothèque nationale, rue de Richelieu. Le provincial obtient d'un coup ce qui lui avait manqué : une adresse parisienne et un poste au cœur savant de la ville.

Il n'en profitera pas. Trop malade, il ne prend jamais ses fonctions à la Nationale. L'appartement de la rue Saint-Sulpice devient une chambre de malade. Bataille y meurt le 9 juillet 1962, moins de cinq mois après s'y être installé. Il avait soixante-quatre ans. Conformément à son vœu, on l'enterre à Vézelay, sur sa colline.

Reste l'ironie. Toute son œuvre tourne autour d'une idée : la dépense. Dans La Part maudite (1949), Bataille renverse l'économie ordinaire — celle de l'accumulation, du calcul, de l'utile — pour lui opposer le don, le sacrifice, le luxe sans retour. La vraie souveraineté, selon lui, n'est pas dans ce qu'on amasse mais dans ce qu'on gaspille magnifiquement.

Et voilà que sa dernière demeure lui vient exactement de cela : non d'un salaire économisé, mais du geste gratuit d'amis qui vendent leurs tableaux pour lui. Une pure dépense, au sens où il l'entendait. Le penseur de la part maudite aura été logé, pour finir, par la générosité qu'il avait passé sa vie à théoriser.

Aujourd'hui, rien au 25 rue Saint-Sulpice ne signale que l'un des esprits les plus vertigineux du siècle y a rangé ses livres pour quelques semaines. C'est peut-être mieux ainsi : Bataille se méfiait des monuments.

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