Vilfredo Pareto (1848 - 1923).
Un enfant du Paris de 1848, prénommé en l'honneur des révolutions, qui donnera un jour son nom à l'arithmétique de l'inégalité.
Le 15 juillet 1848, dans un Paris encore fumant de l'insurrection ouvrière de juin — écrasée trois semaines plus tôt —, naît un fils à Raffaele Pareto, marquis ligure et ingénieur, exilé en France comme Mazzini et tant de patriotes italiens. On est dans le 5e, du côté du Jardin des Plantes. Enthousiasmés par les révolutions qui secouent alors les États allemands, les parents prénomment l'enfant « Wilfried Fritz » — un nom germanique pour une époque de barricades. Dix ans plus tard, la famille rentrée en Italie, il deviendra Vilfredo Federico.
Ingénieur d'abord, puis économiste et sociologue, professeur à Lausanne, Pareto passe une partie de sa vie à mesurer la richesse des nations. Un constat revient : une minorité en détient l'essentiel. En Italie, note-t-il, un cinquième des habitants possède les quatre cinquièmes des terres. Il en tire une courbe, publiée dans son Cours d'économie politique (1896-1897).
C'est là qu'il faut s'entendre sur le mot « père ». Pareto n'a jamais énoncé de règle universelle « 80-20 » : son observation était plus étroite. C'est un ingénieur américain, Joseph Juran, qui, dans les années 1940-1950, la généralisa à tout et la baptisa « principe de Pareto ». La loi des 20-80 que l'on enseigne aujourd'hui dans les écoles de commerce porte donc le nom d'un homme qui ne l'avait pas tout à fait formulée : père putatif, en effet.
Pareto, lui, voyait dans cette concentration quelque chose comme une loi de nature — une constante de toutes les sociétés, d'où il concluait que les élites sont éternelles et la démocratie une illusion, lecture que le fascisme naissant saura plus tard invoquer. Une génération plus tôt, Marx avait regardé la même concentration et vu l'inverse : non pas une constante naturelle, mais le mouvement historique du capital qui s'accumule et se centralise (Le Capital), le produit d'un mode de production donné — et donc, à la différence d'une loi de nature, quelque chose qui pouvait finir. L'enfant de 1848 avait fait de l'espérance de son berceau la démonstration de son contraire.