Une du premier numéro, montrant les journalistes aux prises avec Anastasie, 10 septembre 1915.
La censure ne supprime pas la vérité; elle lui enseigne juste à changer de forme.
Nous sommes en septembre 1915. La France est en guerre depuis un an; la presse est sous contrôle strict. Le Bureau de la presse, créé dès août 1914, supervise ce qui peut être dit et ce qui ne peut pas l'être. Les défaites sont euphémisées en "redressements de ligne", les mutineries ignorées, les pertes minimisées. Le "bourrage de crâne" est la forme officielle de l'information de guerre. Certains journalistes s'en accommodent; d'autres en sont dégoûtés.
Maurice Maréchal et Henri-Paul Deyvaux-Gassier font partie des seconds. Le 10 septembre 1915, au 129 rue du Faubourg-du-Temple, dans le 10e arrondissement, ils publient le premier numéro d'un journal satirique qu'ils appellent "Le Canard enchaîné". Le nom est un jeu de mots à plusieurs niveaux: "canard" est le mot argotique pour journal mais aussi pour fausse nouvelle; "enchaîné" dit à la fois que la presse est entravée par la censure et que ce journal-ci, en proclamant ses propres chaînes, les rend visibles.
La stratégie du Canard est l'ironie systématique. Puisqu'on ne peut pas dire que l'armée recule, on écrit qu'elle "avance à reculons". Puisqu'on ne peut pas contredire le communiqué officiel, on le cite avec un léger changement de contexte qui en révèle l'absurdité. Le premier numéro se vend cinq centimes; il se moque des journaux qui se déclarent libres tout en appliquant à la lettre les consignes du bureau de censure.
Le Canard survit à cette guerre, puis à la suivante. Il sera l'un des rares journaux à continuer sous l'Occupation, en zone libre, jusqu'en novembre 1942, avant de disparaître et de renaître à la Libération. Sa longévité tient à une méthode simple: refuser toute publicité pour rester indépendant des annonceurs, vérifier les sources, et ne jamais oublier que le ridicule peut atteindre ce que l'indignation ne suffit pas à abattre.
Ce premier numéro de 1915 est une feuille de quatre pages, tirée à quelques centaines d'exemplaires. Aujourd'hui, le journal en paraît plus de trois cent mille par semaine. La forme a changé; le principe est resté intact: on publie ce qu'on sait, en disant qu'on ne peut pas le dire.