Claude Le Petit, brûlé pour avoir ri de Dieu

Place de Grève

Poème de Claude Le Petit au Pont Neuf 1668.

À vingt-trois ans, on peut mourir pour quelques vers impies et quelques rimes obscènes.

Le 1er septembre 1662, la place de Grève accueille une exécution qui se veut exemplaire. Claude Le Petit, jeune poète né vers 1638, est conduit au bûcher pour avoir, selon l'arrêt du Parlement, "médit de la religion". L'exécuteur lui tranche d'abord la main droite, puis l'étrangle discrètement avant de livrer le corps aux flammes : cette double grâce, l'étranglement préalable, avait été accordée par les magistrats pour épargner au condamné l'agonie la plus lente. Dans la foule qui regarde, personne ne proteste. Le roi est jeune, la piété est de mise, et la censure règne sans partage sur les imprimeries du royaume.

Le crime de Claude Le Petit tenait en quelques recueils manuscrits. "Le Bordel des Muses ou les Neuf Pucelles putains" avait circulé sous le manteau dans les cercles lettrés de Paris : textes licencieux et railleurs, qui se moquaient des dévots, des femmes pieuses et de la chasteté comme d'une valeur marchande. À cela s'ajoutaient des satires en vers sur la ville elle-même, tournant en dérision les institutions, les mœurs et, fatalement, la religion d'État. La monarchie absolutiste de Louis XIV, qui allait bientôt persécuter les protestants et épurer les belles-lettres au nom de la grandeur royale, ne pouvait tolérer de tels écarts.

L'arrestation du poète avait des origines obscures. Certains chroniqueurs rapportent que, sa fenêtre restant ouverte par négligence, le vent emporta dans la rue une feuille sur laquelle était inscrite une chanson impie sur la Vierge : un prêtre passant par là la ramassa et courut la porter au procureur du roi. D'autres disent que son imprimeur, après une querelle, le livra à la justice. Peu importe le détail : la machine judiciaire de l'Ancien Régime se saisit du jeune homme et ne le lâcha plus.

Le cas de Claude Le Petit s'inscrit dans une période de resserrement idéologique que la noblesse de robe et le clergé gallican s'efforçaient de faire coïncider avec le triomphe militaire de la monarchie. Le libertinage intellectuel, héritage du scepticisme de Montaigne et de la pensée critique du siècle, inquiétait les autorités dans la mesure où il pouvait s'étendre à la remise en cause des hiérarchies sociales. Brûler un jeune poète en place publique, c'était rappeler à tous les esprits curieux que la pensée avait des limites, et que ces limites se payaient chair.

Son œuvre, justement parce qu'elle fut persécutée, a survécu dans quelques copies dispersées. Sa mort préfigure celles des libraires et philosophes que le siècle suivant verra encore poursuivre, embastiller et censurer : l'histoire longue du livre contre le pouvoir, qui ne s'achèvera qu'avec la Révolution.

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