Un appelé de l’infanterie équipé d'un mousqueton Lebel R35 et coiffé d'un casque Modèle 1951.
Sur les quais de la gare de l'Est, une guerre commence à ne plus trouver d'armée.
Le 1er septembre 1955, à l'heure des départs militaires, la gare de l'Est est envahie par une agitation inhabituelle. Des soldats du contingent, convoqués pour rejoindre l'Algérie, refusent de monter dans les trains. Ils sont plusieurs centaines, deux mille selon les estimations de la presse, à rester sur les quais, certains scandant des slogans contre la guerre, d'autres se contentant de ne pas bouger, silencieux, entêtés.
Onze mois ont passé depuis la Toussaint rouge de 1954, nuit d'attentats qui avait marqué le début de l'insurrection algérienne. Le gouvernement français a répondu en envoyant des renforts militaires massifs et en rappelant des classes de réservistes déjà libérés. Ces rappels, qui arrachaient des hommes à leurs familles, à leurs emplois, à leur vie civile reconstruite après les années d'Indochine, suscitaient depuis l'été une résistance sourde. Mais les refus individuels, timides et isolés, basculent ce 1er septembre en quelque chose de collectif et de visible.
À la gare de l'Est, les forces de l'ordre interviennent. Les soldats récalcitrants sont ramenés dans leurs casernes, notés, réprimandés. La plupart partiront néanmoins, certains sur un autre convoi, d'autres quelques jours plus tard. La machine militaire absorbe les résistances sans jamais les laisser dégénérer en mutinerie déclarée. Mais le mouvement ne s'arrête pas là : dix jours plus tard, à la gare de Lyon, des rappelés de l'armée de l'Air bloquent les départs en déclenchant les signaux d'alarme et seront finalement acheminés par avion. Dans plusieurs villes de province, les gares deviennent à l'automne 1955 des scènes de contestation silencieuse ou bruyante.
Ce que l'on voit naître sur ces quais n'est pas encore un mouvement organisé. Les partis de gauche hésitent, les syndicats tâtonnent, et le Parti communiste ne donne pas de consigne claire. Mais la conscience collective que quelque chose est injuste dans ce rappel forcé, dans cette guerre que les communiqués officiels refusaient de nommer, commence à se cristalliser. Les "soldats du refus" prendront des formes de plus en plus radicales dans les années suivantes, depuis les insoumis jusqu'aux porteurs de valise du réseau Jeanson, depuis les pétitionnaires du "Manifeste des 121" jusqu'aux militants de l'UNEF.
Le quai de la gare de l'Est en ce 1er septembre 1955 était l'un des premiers moments où la société française sentit que cette guerre coloniale, qu'elle n'avait pas vraiment choisie, allait lui coûter plus qu'un gouvernement ne pouvait promettre.