Au 84 du boulevard de Rochechouart, dans un ancien relais de la butte Montmartre, Rodolphe Salis ouvre en 1881 ce qui va devenir la boîte la plus mythique de la Belle Époque naissante. Le lieu est minuscule, enfumé, décoré de bric-à-brac médiéval — armures, vitraux, enluminures kitsch — et Salis, cabaretier génial, reçoit ses clients en les apostrophant comme des princes. C'est Émile Goudeau qui y transfère le Club des Hydropathes, cette troupe de poètes et de farceurs qui squattait jusque-là la Rive gauche : Montmartre absorbe d'un coup toute l'avant-garde littéraire de Paris.
Le Chat Noir devient le laboratoire de toutes les audaces. Paul Verlaine y traîne sa silhouette abîmée, Jean Richepin y tonne, Alphonse Allais y peaufine ses canulars dévastateurs. Plus discrète mais pionnière, Marie Krysinska y rédige les premiers vers libres français, ses Rythmes pittoresques que la critique appellera « impressionnisme poétique » — une révolution tranquille glissée entre deux chansons. Aristide Bruant, lui, impose sa voix de pavé mouillé et son chapeau à large bord : quand Salis déménage en 1885 vers un local plus grand rue de Laval, Bruant reprend le 84 et en fait Le Mirliton, son propre cabaret, avec son propre journal illustré par Steinlen, Toulouse-Lautrec et le jeune Poulbot.
Le bâtiment reste un creuset. En 1893, c'est là — ou dans l'orbite directe du réseau Chat Noir — que l'on lance en dérision la candidature présidentielle du « Capitaine Cap », farce politique orchestrée par Alphonse Allais, Georges Courteline et un Erik Satie tout juste entré dans la légende.
- 1881 Ouverture du Cabaret du Chat Noir par Rodolphe Salis et Émile Goudeau
- 1881 Siège du Club des Hydropathes, transféré de la Rive gauche
- 1881 — 1885 Premier Chat Noir : haut lieu de la bohème montmartroise et de l'avant-garde poétique
- 1885 Reprise du local par Aristide Bruant sous le nom de Cabaret Le Mirliton
- 1885 — vers 1895 Le Mirliton : cabaret, journal illustré (Steinlen, Toulouse-Lautrec, Poulbot)
- Aujourd'hui Bâtiment transformé, sans usage artistique lié à l'histoire du cabaret
Le bâtiment du 84 boulevard de Rochechouart a perdu toute trace visible de son passé tumultueux. Le souvenir du Chat Noir reste vivace dans le quartier — un café voisin porte encore le nom — mais l'immeuble lui-même est aujourd'hui à usage ordinaire, sans marquage patrimonial particulièrement mis en valeur.