Théophile Ferré photographié par Eugène Appert.
Pour prendre l'un des hommes les plus traqués de Paris, Versailles n'eut besoin ni d'un mouchard ni d'une filature : il suffit d'une mère et d'une menace.
Nuit du 8 au 9 juillet 1871, au 6 de la rue Saint-Sauveur du 2e, deux frères se terrent là depuis des semaines. Théophile Ferré et son frère Hippolyte, dans un Paris qui panse encore les plaies de la Semaine sanglante et où les cours martiales expédient les vaincus par milliers. Ferré est une prise de premier ordre : membre de la Commune, délégué à la Sûreté générale, l'un des noms que Versailles veut à tout prix. Quand la porte cède, cette nuit-là, la cavale s'achève.
Les Versaillais ne trouvent pas Ferré : ils le font livrer. Sa sœur Marie, gravement malade, a été arrêtée, et on menace de la fusiller. Devant leur mère affolée, on agite la mort de sa fille — et la vieille femme, terrifiée, à bout de nerfs, finit par lâcher deux mots : « rue Saint-Sauveur ». L'adresse du fils, arrachée à la mère par la menace faite à la fille. La famille entière est brisée d'un coup : le père est enfermé à la citadelle de Fouras, le frère dans une cellule de Versailles, et la mère sombre dans la folie. Elle mourra quelques jours plus tard à l'asile Sainte-Anne, dans le 14e, sans avoir repris ses esprits.
Qui était l'homme pour qui l'on démolissait ainsi une famille ? Un jeune blanquiste de vingt-cinq ans, membre du comité de vigilance de Montmartre — celui-là même où militait Louise Michel. Ferré n'était pas un tendre : à la Sûreté générale, il avait donné son aval, le 24 mai, à l'exécution des otages, dont l'archevêque de Paris, Mgr Darboy. La Commune aux abois tuait ses prisonniers ; Versailles en fusillait cent fois plus. On peut refuser d'en faire un saint sans oublier ce que fut la justice des vainqueurs.
Condamné à mort le 2 septembre 1871, Ferré refuse de quémander sa grâce. Le 28 novembre, on le conduit au plateau de Satory, près de Versailles, avec le colonel Rossel et le sergent Bourgeois. Il tombe sous les balles, les yeux ouverts, refusant le bandeau.
Et c'est ici qu'une fleur entre dans l'histoire. Louise Michel aimait Théophile Ferré — d'un amour qu'il n'a peut-être jamais tout à fait partagé, mais qui a traversé sa vie entière. Apprenant sa condamnation, elle lui dédie des vers où reviennent des œillets rouges : « Frère, jetez sur votre sœur, / Comme une espérance dernière, / De rouges œillets tout en fleur. » L'œillet rouge, dès lors, devient l'emblème des communards, la fleur qu'on porte à la mémoire des fusillés. À son propre procès, Louise Michel réclamera de mourir comme lui.
Karl Marx, dans La Guerre civile en France, écrite à chaud en 1871, avait déjà nommé cette mécanique : non la fin d'une émeute, mais l'écrasement méthodique d'une classe par une autre, jusque dans ses familles. L'arrestation de la rue Saint-Sauveur en donne la version intime — la répression qui ne se contente pas des corps, mais s'insinue dans le lien d'une mère et de ses enfants.
Aujourd'hui, la rue Saint-Sauveur n'a rien d'un lieu de mémoire. On y passe entre deux immeubles de rapport, sans savoir qu'au numéro 6, une nuit de juillet, une adresse murmurée par une mère a envoyé son fils devant un peloton. C'est peut-être cela que dit le mieux l'œillet rouge : que certaines défaites se transmettent moins par les monuments que par les fleurs.