Tracer un boulevard de quarante-trois mètres de large sur près d'un kilomètre et demi, des bords de Seine jusqu'aux portes du faubourg : c'est le projet que des lettres patentes du 9 août 1760 concrétisent, ouvrant ce qui deviendra l'un des axes les plus chargés d'histoire de la rive gauche. Le nom s'impose de lui-même — le boulevard longe le flanc nord de la Salpêtrière, ce colosse hospitalier qui domine tout le quartier. Mais avant d'être un hôpital, l'endroit était une poudrerie : de 1634 à 1656, les ateliers de l'Arsenal y fabriquent leur poudre à l'écart de la ville, dans ce que l'on appelait alors le « petit Arsenal ». Louis XIII puis Louis XIV, conseillé par Colbert et le chef de police La Reynie, transforment le site : Libéral Bruand dessine l'église Saint-Louis-de-la-Salpêtrière, Louis Le Vau contribue aux premiers bâtiments, et en 1656 naît le Grand Hôpital général, instrument du « grand renfermement » des gueux de Paris — jusqu'à 8 000 personnes enfermées en 1790.
La Salpêtrière est à la fois hospice, prison pour femmes et asile. C'est ici que l'abbé Prévost fait faire sa toilette à Manon Lescaut, au bord d'un puits qui existait bel et bien. C'est ici qu'en septembre 1792, la foule massacre 35 femmes détenues de droit commun — prélude sanglant aux tueries de Bicêtre. C'est ici encore que la comtesse de La Motte, emprisonnée après l'affaire du Collier de la reine, s'évade en 1787 ; que Théroigne de Méricourt, devenue folle après avoir été flagellée aux Tuileries, meurt en 1817, son cas étudié par Philippe Pinel et Jean-Étienne Esquirol. Pinel, justement : c'est lui qui, en 1795, s'appuyant sur l'expérience de Jean-Baptiste Pussin, libère les aliénées de leurs chaînes. Jean-Martin Charcot y fondera sa clinique des maladies nerveuses, attirant un certain Sigmund Freud venu étudier l'hystérie. Le jeune André Breton y séjournera comme interne en neurologie en 1917.
Le boulevard lui-même n'est pas en reste. À son entrée, côté Seine, une enseigne discrète du mur des Fermiers généraux — barrière des Deux-Moulins — rappelle que Claude-Nicolas Ledoux marquait ici les limites fiscales de Paris. Au n° 140, Victor Hugo place la sinistre masure Gorbeau où Jean Valjean et Cosette trouvent refuge. Au n° 147, on rasait des chiffonniers ; au n° 151, des abattoirs fonctionnent jusqu'en 1909 avant de céder la place aux Arts et Métiers. Et c'est au numéro 1 que, par une nuit de 1879, 40 000 Parisiens accueillent à quatre heures du matin les premiers amnistiés de la Commune débarqués de Nouméa. Le siècle suivant laisse ses propres empreintes : les bouches de métro Guimard (1906), l'impression clandestine du Silence de la mer de Vercors au n° 88 (1942), la première greffe du cœur parisienne en 1968. Un boulevard où chaque pavé recouvre un autre siècle.