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18 octobre 1974
Événement

Georges Perec s'installe au Café de la Mairie pour noter tout ce qui, sur la place Saint-Sulpice, n'intéresse personne

Café de la Mairie
Georges Perec s'installe au Café de la Mairie pour noter tout ce qui, sur la place Saint-Sulpice, n'intéresse personne
Georges Perec.

Il décide de décrire non pas les monuments de la place mais ce que personne ne regarde : les autobus, les passants, les pigeons, la pluie, le temps qui passe.

Georges Perec a trente-huit ans en 1974. Il a publié "Les Choses" en 1965, "La Disparition" en 1969, roman de trois cents pages écrit sans la lettre e. Il appartient à l'Oulipo, l'Ouvroir de littérature potentielle fondé par Raymond Queneau et François Le Lionnais, qui pratique l'écriture sous contrainte formelle. Il travaille alors à "La Vie mode d'emploi," qui paraîtra en 1978.

Son enfance explique une part de son œuvre. Né en 1936 dans une famille juive polonaise émigrée, il perd son père en 1940, mort des blessures reçues au combat, et sa mère en 1943, déportée à Auschwitz et jamais revenue. Perec est un enfant caché de la guerre, élevé par une tante. Toute son œuvre est traversée par l'absence, le manque, le vide qu'on contourne : la lettre e absente de "La Disparition" est aussi le "eux" des disparus.

Les 18, 19 et 20 octobre 1974, il s'installe au Café de la Mairie, 8 place Saint-Sulpice dans le 6e arrondissement, et met en pratique un projet précis. Il ne s'agit pas de décrire l'église, la fontaine, la mairie, les monuments répertoriés. Il s'agit de noter ce qu'il appelle "l'infra-ordinaire" : ce que l'on ne voit plus parce qu'on le voit tout le temps. Les autobus qui passent, leurs numéros, les gens qui portent des sacs, les Japonais dans un car, un chien, la couleur des vêtements, l'heure, la pluie qui commence.

Le texte paraît en 1975 sous le titre "Tentative d'épuisement d'un lieu parisien." Il tient en une cinquantaine de pages. Il n'y a ni intrigue, ni personnage, ni conclusion.

L'exercice est plus politique qu'il n'y paraît. Perec écrit ailleurs : "Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l'évident, le commun, l'ordinaire, l'infra-ordinaire, le bruit de fond, l'habituel, comment en rendre compte ?" Interroger l'habituel, c'est refuser que la vie ordinaire soit invisible. Perec est mort en 1982, à quarante-cinq ans.