Crémation de la dépouille de Jean Moulin par les nazis

Cimetière du Père Lachaise (Columbarium 10137)/Sépulture de Jean Moulin

Portrait de Jean Moulin en 1937 par le studio Harcourt.

Le 9 juillet 1943, le crématorium du Père-Lachaise incinère Jean Moulin, l'homme qui venait d'unifier la Résistance française

Boulevard de Ménilmontant, dans le Paris occupé de l'été 1943. Un corps arrive d'Allemagne, débarqué à la gare de l'Est. On le conduit au crématorium du Père-Lachaise — le seul de la capitale — et on l'incinère aussitôt, sur ordre allemand. Le registre inscrit une formule sèche : « Inconnu incinéré, 09-07-43 ». L'urne rejoint le columbarium, glissée dans une case numérotée, la 10137. Ce jour-là, personne ne sait — ou personne ne dit — qu'on vient de brûler Jean Moulin.

À peine trois semaines plus tôt, Jean Moulin présidait clandestinement le Conseil national de la Résistance, qu'il avait réuni pour la première fois rue du Four, à Paris, le 27 mai 1943. Arrêté à Caluire, près de Lyon, le 21 juin, livré à Klaus Barbie, torturé, il meurt le 8 juillet quelque part près de Metz, dans le train qui l'emporte vers l'Allemagne. Les circonstances exactes de sa mort restent incertaines ; l'acte de décès lui-même émettra plus tard des doutes. Ce qu'on ramène à Paris, c'est un mort sans nom.

L'ironie est cruelle pour un homme qui avait fait de l'anonymat un métier. Sous l'Occupation, Jean Moulin était Rex, puis Max ; il changeait d'identité comme de refuge, dissimulait sous une écharpe la cicatrice d'une gorge qu'il avait tenté de trancher en 1940 pour ne pas parler. Et voilà que la mort le prend au mot : le voici réduit à un matricule de columbarium, à quelques pas des tombes de la Commune.

Il faudra la Libération pour que l'histoire rattrape la case 10137. La famille retrouve l'urne anonyme, la fait déplacer vers le carré des Résistants du cimetière, sous une inscription prudente : « cendres présumées de Jean Moulin ». Le mot compte. Car le corps n'a jamais été identifié avec certitude, et ce doute ne s'est jamais tout à fait dissipé.

Le 19 décembre 1964, l'urne quitte le Père-Lachaise pour le Panthéon. André Malraux, la voix cassée, lance sa phrase : « Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège… » La nation range son héros parmi les grands hommes. Mais elle y dépose, en toute rigueur, des cendres présumées — l'incertitude de la case 10137 montée jusque sous la coupole.

Au Père-Lachaise, la case est vide depuis longtemps. Depuis 2019, la Ville de Paris y a fixé une plaque. On passe devant sans la voir, entre deux allées de pierre grise. C'est peut-être la juste mesure d'un homme dont la force, jusqu'au bout, aura été de ne pas se laisser reconnaître.

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