Au flanc de la butte de Ménilmontant, au 28 bis boulevard de Ménilmontant, s'étend le plus célèbre cimetière du monde — quarante-quatre hectares de collines boisées où repose une bonne partie de l'histoire de France. Tout commence ici en 1652 : Louis XIV et Mazarin y observent, depuis le domaine de Mont-Louis, la bataille qui voit Turenne battre Condé et le refouler vers le faubourg Saint-Antoine. Quelques décennies plus tard, le domaine passe au père François d'Aix de La Chaise, confesseur du Roi-Soleil, qui y fait construire sa résidence. C'est son nom, par reconnaissance ou ironie, qui survivra à tout le reste.
En 1804, Napoléon transforme l'ancien domaine jésuite en Grand cimetière de l'Est. Pour séduire les Parisiens, peu enclins à inhumer si loin, le préfet Frochot fait transférer en 1817 les dépouilles de Molière, La Fontaine, mais surtout les ossements d'Héloïse et Abélard — coup de publicité médiévale qui fonctionne à merveille. En 1814, le cimetière se mue brièvement en forteresse : les élèves de l'École polytechnique et ceux d'Alfort y tiennent tête aux troupes russes, qui doivent engager deux divisions pour en venir à bout.
Le lieu devient vite le panthéon officieux de la France contestataire. Les enterrements du général Foy en 1825, du député Manuel en 1827, de Benjamin Constant en 1830 y rassemblent des foules de libéraux et de républicains. On y croise les tombes de Guillotin (qui ne voulait pas donner son nom à sa machine), de Philippe Pinel qui brisa les chaînes des fous, de Sophie Germain qui publiait ses mathématiques sous un faux nom masculin, de Beaumarchais, de Talma, de Gérard de Nerval suicidé en janvier 1855, d'Alfred de Musset sous son saule pleureur. Et, point d'orgue tragique : en mai 1871, c'est ici, contre le Mur des Fédérés, que les derniers communards sont fusillés — faisant du Père-Lachaise le lieu de mémoire le plus chargé de la Commune de Paris.
- 1652 Domaine de Mont-Louis (lieu-dit honorant Louis XIV, observatoire de la bataille de la Fronde)
- 1675 — 1709 Résidence du père de La Chaise, confesseur royal (Champ l'Évêque)
- 1804 Grand cimetière de l'Est, ouvert par décret napoléonien sur l'ancien domaine jésuite
- 1804 — XIXe siècle Cimetière de l'Est (appellation administrative courante)
- XIXe siècle — aujourd'hui Cimetière du Père-Lachaise (nom populaire, devenu officiel)
Le 4 mars 1972, Paris voit sans doute la plus grande manifestation de gauche depuis Mai 68. Le cercueil de Pierre « Pierrot » Overney, ouvrier et militant maoïste de la Gauche prolétarienne, assassiné le 25 février par le vigile Jean‑Antoine Tramoni devant la porte Émile‑Zola de Renault Billancourt, est porté à dos d’hommes de la place Clichy au cimetière du Père‑Lachaise. Pendant plus de trois heures, un cortège long de plusieurs kilomètres – 18 000 personnes selon la police, entre 120 000 et 200 000 selon la plupart des estimations – accompagne la dépouille jusqu’à la 59ᵉ division, drapeaux noirs et rouges mêlés.
Pour beaucoup de militants, Overney incarne la tentative d’implanter durablement l’extrême gauche dans la « forteresse ouvrière » Renault, contre la direction patronale mais aussi contre l’hégémonie de la CGT et du PCF. Son meurtre, survenu lors d’une distribution de tracts appelant à commémorer le massacre de Charonne de 1962, est vécu comme la preuve d’une « violence patronale » qui répond par les armes à l’agitation politique. Autour du cercueil se pressent intellectuels et artistes – Jean‑Paul Sartre en tête – mais aussi de nombreux anonymes venus des usines, des universités, des quartiers populaires.
Les obsèques d’Overney donnent à la Gauche prolétarienne son martyr et un moment de puissance symbolique rare, mais beaucoup d’anciens maoïstes y verront aussi, rétrospectivement, l’enterrement de leurs illusions révolutionnaires. La tombe du jeune ouvrier, au Père‑Lachaise, rejoindra peu à peu le « parcours » militant qui mène des murs des Fédérés aux sépultures des grandes figures de la gauche française, comme un maillon tardif entre la Commune et les luttes ouvrières des années 1970.
Le 9 juillet 1943, le crématorium du Père-Lachaise incinère Jean Moulin, l'homme qui venait d'unifier la Résistance française
Boulevard de Ménilmontant, dans le Paris occupé de l'été 1943. Un corps arrive d'Allemagne, débarqué à la gare de l'Est. On le conduit au crématorium du Père-Lachaise — le seul de la capitale — et on l'incinère aussitôt, sur ordre allemand. Le registre inscrit une formule sèche : « Inconnu incinéré, 09-07-43 ». L'urne rejoint le columbarium, glissée dans une case numérotée, la 10137. Ce jour-là, personne ne sait — ou personne ne dit — qu'on vient de brûler Jean Moulin.
À peine trois semaines plus tôt, Jean Moulin présidait clandestinement le Conseil national de la Résistance, qu'il avait réuni pour la première fois rue du Four, à Paris, le 27 mai 1943. Arrêté à Caluire, près de Lyon, le 21 juin, livré à Klaus Barbie, torturé, il meurt le 8 juillet quelque part près de Metz, dans le train qui l'emporte vers l'Allemagne. Les circonstances exactes de sa mort restent incertaines ; l'acte de décès lui-même émettra plus tard des doutes. Ce qu'on ramène à Paris, c'est un mort sans nom.
L'ironie est cruelle pour un homme qui avait fait de l'anonymat un métier. Sous l'Occupation, Jean Moulin était Rex, puis Max ; il changeait d'identité comme de refuge, dissimulait sous une écharpe la cicatrice d'une gorge qu'il avait tenté de trancher en 1940 pour ne pas parler. Et voilà que la mort le prend au mot : le voici réduit à un matricule de columbarium, à quelques pas des tombes de la Commune.
Il faudra la Libération pour que l'histoire rattrape la case 10137. La famille retrouve l'urne anonyme, la fait déplacer vers le carré des Résistants du cimetière, sous une inscription prudente : « cendres présumées de Jean Moulin ». Le mot compte. Car le corps n'a jamais été identifié avec certitude, et ce doute ne s'est jamais tout à fait dissipé.
Le 19 décembre 1964, l'urne quitte le Père-Lachaise pour le Panthéon. André Malraux, la voix cassée, lance sa phrase : « Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège… » La nation range son héros parmi les grands hommes. Mais elle y dépose, en toute rigueur, des cendres présumées — l'incertitude de la case 10137 montée jusque sous la coupole.
Au Père-Lachaise, la case est vide depuis longtemps. Depuis 2019, la Ville de Paris y a fixé une plaque. On passe devant sans la voir, entre deux allées de pierre grise. C'est peut-être la juste mesure d'un homme dont la force, jusqu'au bout, aura été de ne pas se laisser reconnaître.
Un demi-million de Parisiens accompagnent au Père-Lachaise le rédacteur en chef de L'Humanité, mort à quarante-cinq ans en pleine année du Front populaire.
Paul Vaillant-Couturier est mort le 10 octobre 1937, à quarante-cinq ans, d'une crise cardiaque. Sa vie tient en quelques ruptures.
Né en 1892 dans une famille d'artistes lyriques, avocat de formation, il part à la guerre en 1914 en jeune bourgeois patriote. Il en revient trois fois blessé, deux fois cité, et définitivement révolté. Il fonde en 1917 avec Henri Barbusse et Raymond Lefebvre l'Association républicaine des anciens combattants, qui refuse le bourrage de crâne et l'union sacrée. Il publie "La Guerre de trente ans," recueil de nouvelles sur les tranchées.
Au congrès de Tours en décembre 1920, il est parmi ceux qui votent l'adhésion à l'Internationale communiste et fondent le Parti communiste. Il en sera pendant dix-sept ans l'une des voix les plus écoutées : député de la Seine, maire de Villejuif à partir de 1929, rédacteur en chef de L'Humanité de 1926 à 1929 puis de 1935 à sa mort.
Il est aussi écrivain, poète, chansonnier. Il écrit pour les enfants, il défend les colonies scolaires, il fait construire à Villejuif par Karl Marx un groupe scolaire qui est un manifeste d'architecture moderne. Il a créé en 1932 l'Association des écrivains et artistes révolutionnaires. Sa fidélité à la ligne du Komintern, y compris pendant les procès de Moscou, est sans faille et fait partie du personnage.
Ses obsèques, le 16 octobre 1937, sont une démonstration de force du Front populaire au moment où celui-ci se défait. Cinq cent mille personnes défilent du siège de L'Humanité au cimetière du Père-Lachaise, où il est inhumé à la 97e division, à quelques centaines de mètres du mur des Fédérés.
Sa veuve, Marie-Claude Vaillant-Couturier, entrera dans la Résistance, sera déportée à Auschwitz et à Ravensbrück, témoignera au procès de Nuremberg et siégera à l'Assemblée nationale.
Elle avait obtenu que les vendeuses puissent s'asseoir, que les femmes mariées gardent leur salaire, que les ouvrières votent aux prud'hommes. Ce qu'elle avait voulu avant tout : le suffrage universel. Elle mourut sans l'avoir vu.
Hubertine Auclert était née en 1848 dans l'Allier. Elle avait vingt-huit ans quand elle fonda, en 1876, la première organisation suffragiste française : la Société le Droit des femmes. Elle fut l'une des premières à employer publiquement le mot "féministe" et lança en 1881 le journal "La Citoyenne", organe du mouvement pour le droit de vote des femmes.
Elle comprit vite que la revendication politique devait s'appuyer sur des victoires concrètes et immédiates. Elle mena des campagnes pour le droit des femmes à s'asseoir : vendeuses dans les grands magasins, ouvrières dans les ateliers, elles étaient contraintes de travailler debout toute la journée. Ces campagnes aboutirent. Elle obtint aussi, par pétitions et recours successifs, que les femmes mariées conservent le contrôle de leur propre salaire, droit acquis en 1908. La même année, elle envahit un bureau de vote lors d'élections législatives et renversa une urne, geste qui lui valut une notoriété nationale.
En 1907, une victoire partielle et symbolique : les femmes devinrent électrices puis éligibles au conseil des prud'hommes, la juridiction chargée des conflits du travail. Ce n'était pas le suffrage universel. C'était un début.
Hubertine Auclert mourut le 8 avril 1914, à Paris. Elle fut inhumée au cimetière du Père Lachaise, dans la 49e division. Les femmes françaises obtinrent le droit de vote le 21 avril 1944 : trente ans après sa mort, et cent quarante-six ans après la naissance de la République qui les avait exclues du suffrage depuis son premier jour.
Il s’était fixé soixante-dix ans pour limite. En novembre 1911, Paul Lafargue et Laura, la fille de Karl Marx, se donnent la mort ensemble. Le 3 décembre, au Père-Lachaise, le socialisme européen leur rend hommage, et un exilé russe prend la parole : Lénine.
Paul Lafargue est né à Santiago de Cuba en 1842. Étudiant à Paris, militant de l’opposition socialiste au Second Empire, il est exclu à vie de l’université pour avoir souhaité, au congrès international des étudiants de Liège, en 1865, voir disparaître les rubans tricolores au profit de la seule couleur rouge. Il part finir ses études à Londres, où il fréquente Karl Marx et Friedrich Engels. En 1868, il épouse la deuxième fille de Marx, Laura. Leurs trois enfants meurent en bas âge.
Après avoir pris part à la Commune, Lafargue s’exile. Revenu après l’amnistie, il fonde avec Jules Guesde le Parti ouvrier français. Emprisonné à Sainte-Pélagie en 1883 pour propagande révolutionnaire, il y réédite Le Droit à la paresse, paru en 1880 ; en 1891, il est élu député du Nord alors qu’il est de nouveau en prison, condamné après la fusillade de Fourmies. Avec Laura, il traduit Marx et Engels et diffuse leur pensée en France et en Espagne. L’héritage d’Engels, mort en 1895, permet au couple, jusque-là dans la gêne, d’acheter une grande propriété entourée d’un parc à Draveil. Lénine, alors exilé en France, y est reçu en 1910.
Le 25 novembre 1911, à soixante-neuf ans, tout près de la limite qu’il s’était fixée, Paul Lafargue se donne la mort avec Laura, par une injection d’acide cyanhydrique. Sa lettre est brève : « Sain de corps et d’esprit, je me tue avant que l’impitoyable vieillesse qui m’enlève un à un les plaisirs et les joies de l’existence et qui me dépouille de mes forces physiques et intellectuelles ne paralyse mon énergie, ne brise ma volonté et ne fasse de moi une charge à moi et aux autres. » Dans L’Humanité, Jean Jaurès leur consacre un article, « La destinée ».
Les obsèques ont lieu le 3 décembre au cimetière du Père-Lachaise. Près de vingt mille personnes y assistent. Une dizaine de dirigeants socialistes venus de toute l’Europe prennent la parole, parmi lesquels Jaurès, Édouard Vaillant, Karl Kautsky et Alexandra Kollontaï. Au nom du Parti ouvrier social-démocrate de Russie, un exilé qui vit alors à Paris et qui était lié d’amitié avec le couple lit en français un éloge funèbre : Lénine.
Le Père-Lachaise abrite depuis 1889 le premier crématorium de France, dessiné par Jean Camille Formigé : la loi autorise la crémation depuis 1887, mais elle reste alors une pratique marginale, que l’Église catholique n’acceptera qu’en 1963. Paul et Laura Lafargue reposent dans la 76e division du cimetière, face au mur des Fédérés, où 147 insurgés furent fusillés à la fin de la Semaine sanglante, en mai 1871.
Il refusa le commandement en chef de la Commune mourante, et se battit jusqu'à la fin dans les rangs comme simple soldat.
Walery Antoni Wróblewski naît le 27 décembre 1836 dans le gouvernement de Grodno, alors sous domination russe. Issu de la petite noblesse polonaise, il fait ses études à l'Institut des Eaux et Forêts de Saint-Pétersbourg, mais c'est la politique qui l'absorbe. En 1863, il prend part à l'insurrection de Janvier : le soulèvement national polonais contre le tsar Alexandre II. Blessé, condamné par contumace, il s'exile à Paris en 1864.
Il vit là de petits travaux, touche à l'agitation socialiste, fréquente les milieux de l'émigration polonaise et internationale. Paris, en 1871, lui donne une occasion inattendue. Le 18 mars, quand la Commune s'empare de la capitale, Wróblewski s'engage aussitôt. Nommé général fédéré, il reçoit le commandement du secteur sud de Paris. Sous ses ordres, le 101e bataillon, composé d'ouvriers des 5e et 13e arrondissements, tient ses positions.
Les 24 et 25 mai 1871, lors de la Semaine sanglante, les troupes versaillaises convergent vers la Butte aux Cailles. Wróblewski organise la défense du plateau et résiste victorieusement à l'avancée ennemie pendant deux jours, alors que le reste de Paris tombe quartier par quartier. Lorsque la situation devient intenable et que les officiers supérieurs de la Commune sont morts ou hors de combat, on lui propose le commandement en chef de ce qui reste de l'armée communarde. Il refuse : il n'y a plus, dit-il, assez d'hommes capables de combattre de manière disciplinée. Il finit la Semaine sanglante à fusil dans les mains, aux côtés des derniers combattants.
Exilé à Londres, Wróblewski rejoint le Conseil général de l'Association internationale des travailleurs : la Première Internationale, celle de Marx. Les deux hommes se fréquentent ; Marx tient Wróblewski en haute estime, voyant en lui l'incarnation vivante du lien entre la lutte nationale polonaise et la cause internationale du prolétariat. Marx avait lui-même suivi avec passion la défense de la Butte aux Cailles.
Après l'amnistie de 1880, Wróblewski rentre en France. Il vit difficilement, dans l'oubli relatif que l'histoire réserve aux vaincus. Il meurt en août 1908. Le mouvement ouvrier ne l'a pas oublié : il est inhumé au cimetière du Père-Lachaise le 16 août, dans la 76e division, face au Mur des Fédérés, là où reposent les figures de la Commune et où le 1er mai les cortèges viennent encore déposer des gerbes.
Benoît Malon est mort le 13 août 1893, à cinquante-deux ans, épuisé et malade, à Asnières. Ouvrier teinturier né dans le Forez en 1841, il avait appris à lire seul, s'était instruit en autodidacte, avait adhéré à la Première Internationale et s'était battu pendant la Commune en défendant le 17e arrondissement. Condamné après la Semaine sanglante, il avait été déporté en Nouvelle-Calédonie. Il revenait en France avec l'amnistie de 1880.
Le 13 septembre 1893, un mois après sa mort, ses cendres sont transférées au cimetière du Père-Lachaise, dans la 76e division, face au mur des Fédérés. L'emplacement est chargé de sens: c'est là que, le 28 mai 1871, les derniers combattants de la Commune ont été fusillés au pied du mur du cimetière. C'est là que, depuis 1880, le mouvement ouvrier parisien vient se recueillir chaque année, le dernier dimanche de mai. Enterrer Malon face à ce mur, c'est une déclaration.
Malon avait fondé en 1885 la "Revue socialiste", journal de réflexion politique et sociale qui accueillit des textes de Jaurès, de Vandervelde, et joua un rôle important dans l'élaboration du socialisme républicain français. Il était l'auteur d'une "Histoire du socialisme" en plusieurs volumes, et d'un livre fondamental sur la Commune: "La Troisième défaite du prolétariat français" (1871), qui analysait les causes de l'échec avec une lucidité que peu d'acteurs de l'événement avaient montrée à chaud.
Sa pensée était celle d'un socialisme intégral, qui voulait dépasser la question de la propriété pour transformer l'ensemble des rapports humains: économiques, moraux, culturels. Il était en correspondance avec Marx, qui reconnaissait la valeur de son travail tout en critiquant son penchant pour le socialisme éthique.
Face au mur des Fédérés, Malon est en bonne compagnie: Varlin, Vallès et des dizaines d'autres communards ont leurs tombes ou leurs plaques dans les environs. La 76e division est le quartier de la mémoire rouge de Paris. Chaque dernier dimanche de mai, on s'y rassemble encore.
Le 16 février 1885, le cortège funèbre de Jules Vallès quitte le 77 boulevard Saint‑Michel pour gagner le cimetière du Père‑Lachaise. Des dizaines de milliers de personnes – anciens communards, militants socialistes, lecteurs du Cri du Peuple, « lamentables » dont il a raconté la misère – se massent sur le parcours pour accompagner celui qui fut à la fois écrivain, journaliste et insurgé. Les témoignages de l’époque évoquent une marée humaine, des drapeaux rouges et noirs, des cris de « Vive la Commune ! Honneur à Vallès ! », et un dispositif policier débordé par l’ampleur de l’hommage populaire.
Sa tombe se trouve dans la 66ᵉ division du Père‑Lachaise, au nord‑ouest du cimetière. Elle est surmontée d’un buste en bronze de Jean Carlus, où Vallès apparaît tête nue, accompagné d’une plume, rappel de son combat par l’écriture. L’épitaphe résume sa posture : « Ce qu’ils appellent mon talent n’est fait que de ma conviction. » Aujourd’hui encore, la sépulture demeure un lieu de mémoire des traditions révolutionnaires parisiennes, régulièrement fleurie lors des commémorations de la Commune et des mobilisations sociales.
Lorsque Honoré Daumier s’éteint le 10 février 1879, il meurt presque oublié, loin de la reconnaissance que son œuvre connaîtra par la suite. Peintre, dessinateur et caricaturiste majeur du XIXe siècle, Daumier a consacré sa vie à dénoncer les abus du pouvoir, les injustices sociales et les ridicules de la bourgeoisie, au prix d’une existence souvent marquée par la précarité.
Les dernières années de sa vie sont difficiles. Presque aveugle, affaibli par la maladie et sans ressources, Daumier est contraint de quitter Paris. Grâce au soutien de quelques amis artistes, dont Camille Corot, il s’installe en 1878 à Valmondois, dans le Val-d’Oise. Ce refuge tardif ne suffit cependant pas à enrayer son déclin. Celui qui avait donné un visage mordant aux luttes politiques de la monarchie de Juillet et de la Deuxième République meurt dans une relative indifférence officielle.
Son inhumation au cimetière du Père-Lachaise, à Paris, vient pourtant inscrire son nom dans l’un des hauts lieux de la mémoire républicaine et artistique. Autour de sa tombe reposent d’autres figures de combats politiques, d’insoumission et de création, faisant écho à une œuvre profondément engagée du côté des opprimés et des exclus.
La reconnaissance viendra plus tard. Daumier apparaît aujourd’hui comme l’un des grands chroniqueurs visuels du XIXe siècle, témoin implacable des révolutions, des répressions et des illusions démocratiques.
Dans la 52ᵉ division du cimetière du Père Lachaise repose l’historien Jules Michelet, l’un des grands inventeurs du récit national républicain. Sa dépouille, d’abord inhumée à Hyères après sa mort le 9 février 1874, est transférée à Paris en 1876 lors de funérailles officielles suivies par une foule considérable, signe de l’aura dont il jouit alors dans les milieux républicains et étudiants.
Son tombeau, élevé par souscription internationale et inauguré en 1882, est un monument spectaculaire en marbre blanc : Michelet y apparaît sous forme de gisant, veillé par Clio, muse de l’Histoire, qui montre la devise gravée au-dessus de lui, « L’histoire est une résurrection ». Inscrit dans le paysage funéraire du Père Lachaise comme un véritable manifeste visuel, ce tombeau rappelle que Michelet a voulu faire parler le peuple et les oubliés de l’histoire autant que les rois et les grands hommes.
On se bat à la baïonnette entre les tombeaux. Sur celui de Charles Nodier, les balles ont laissé leur trace.
Le samedi 27 mai 1871, il ne reste à la Commune que Belleville et ses abords. Depuis les hauteurs des Buttes-Chaumont et du cimetière du Père-Lachaise, ses canons tirent leurs dernières munitions. En début d’après-midi, les Versaillais donnent l’assaut aux Buttes-Chaumont ; au même moment, leur corps de réserve s’empare des portes de Montreuil et de Bagnolet et avance dans Charonne. Des dizaines d’insurgés refluent vers le cimetière, dont la grande porte, boulevard de Ménilmontant, a été barricadée ; deux batteries d’artillerie y sont en position.
Vers quatre heures, deux brigades versaillaises franchissent le mur d’enceinte, qu’on n’a pas fortifié. Commence alors un combat étrange, pied à pied, entre les chapelles et les monuments funéraires ; les derniers affrontements se livrent à la baïonnette, à la tombée de la nuit. Le secteur de ce qu’on appellera « l’ultime combat » se trouve dans la 48e division, autour des tombes de Balzac et de Charles Nodier : sur le monument de Nodier, on voit encore des impacts de balles. Le dessinateur Albert Robida a fixé la scène dans une gravure, « Les derniers combats ».
Maîtres du cimetière, les Versaillais alignent les survivants contre le mur d’enceinte, à l’angle sud-est : cent quarante-sept fédérés sont fusillés, le soir même ou au matin du 28 selon les sources, et jetés dans une fosse ouverte à leurs pieds. Dans les heures et les jours qui suivent, des centaines d’autres corps, amenés à pleines charretées, y sont entassés sur trois rangs. Dans les rues voisines, le dernier coup de feu de la Commune est tiré le dimanche 28 mai, vers deux heures de l’après-midi.
Ce pan de mur est devenu le mur des Fédérés. Le 23 mai 1880, deux mois avant l’amnistie, vingt-cinq mille personnes y défilent à l’appel de Jules Guesde, une rose rouge à la boutonnière ; depuis, la « montée au mur » a lieu chaque année à la fin de mai. Le 24 mai 1936, en plein Front populaire, six cent mille manifestants s’y pressent derrière Léon Blum et Maurice Thorez. Paul Lafargue, le gendre de Karl Marx, repose en face depuis 1911.
Le bilan de la Semaine sanglante reste discuté : environ dix mille victimes selon Jacques Rougerie, un chiffre qui « reste énorme pour l’époque » ; au moins quinze mille selon les recherches plus récentes de Michèle Audin.
Gustave Flourens est tué le 3 avril 1871 à Chatou, d'un coup de sabre d'un gendarme, au bord d'une route. Il avait trente-deux ans. Sa tombe est au Père-Lachaise, 66e division.
Flourens était une anomalie dans le paysage communard. Fils du physiologiste Marie Jean Pierre Flourens, lui-même scientifique de formation — spécialiste des crustacés, professeur au Collège de France à vingt-six ans — il avait tout abandonné pour la révolution. Blanquiste convaincu, il avait participé à des soulèvements en Crète contre l'occupation ottomane, puis aux journées révolutionnaires parisiennes de 1870, avant de rejoindre la Commune en mars 1871 comme commandant de bataillon.
Ce 3 avril, la Commune lance son unique tentative offensive sérieuse contre Versailles — une sortie en trois colonnes censée renverser la situation militaire avant que Thiers n'ait reconstitué ses forces. L'opération est désorganisée, précipitée, sans coordination entre les colonnes. Duval est capturé et fusillé sur place. La colonne de Bergeret se disloque. Flourens, à la tête de ses hommes vers Chatou, est surpris dans une auberge par des gendarmes versaillais et tué sans résistance possible.
La sortie du 3 avril est le début de la fin militaire de la Commune. Elle démontre que les fédérés, excellents défenseurs de barricades urbaines, ne sont pas en mesure de mener une guerre de campagne. Versailles prendra six semaines à préparer l'assaut final. Mais le rapport de force est désormais clair.
Gustave Flourens, Tombe au Père Lachaise, Antonio Ca' Zorzi
Le 28 janvier 1855, Gérard de Nerval, poète et figure du romantisme français, est inhumé au cimetière du Père-Lachaise, 28bis boulevard de Ménilmontant, Paris. Deux jours plus tôt, il avait été retrouvé pendu aux barreaux d’une grille de la rue de la Vieille-Lanterne, une ruelle sombre aujourd’hui disparue, non loin de la place du Châtelet. Ce suicide, survenu à l’âge de 46 ans, choque le monde littéraire et suscite des débats : certains amis évoquent la possibilité d’un meurtre, mais la thèse du suicide s’impose rapidement.
La cérémonie funèbre se tient le 30 janvier à la cathédrale Notre-Dame de Paris. Malgré la règle ecclésiastique qui interdit les obsèques religieuses aux suicidés, l’état mental de Nerval permet d’obtenir une dérogation. De nombreux artistes et écrivains assistent à la cérémonie, parmi lesquels Alexandre Dumas, Théophile Gautier et Arsène Houssaye. Ce dernier, avec Gautier, finance la concession funéraire au Père-Lachaise.
La tombe de Gérard de Nerval se trouve dans la 49e division du cimetière. Elle est marquée par une colonne de marbre blanc surmontée d’une urne voilée, symbole de la fragilité de la vie et de la mémoire. Initialement, la concession n’est pas perpétuelle : en 1867, les restes du poète sont transférés dans un petit cercueil, puis, en 1874, la tombe accueille également les cendres de Charles Coligny, un homme de lettres ami de Houssaye. En 1890, la tombe actuelle est inaugurée, portant l’inscription « À Gérard de Nerval, son ami Arsène Houssaye ».
Le registre de décès du 27 juin 1831, au 13 rue de Savoie, porte la mention : « rentière ».
Au 13 rue de Savoie, à quelques pas du quai de Conti où siège l'Académie des sciences, Sophie Germain a cinquante-cinq ans, un cancer du sein diagnostiqué deux ans plus tôt, et un mémoire sur la courbure des surfaces à finir. De Göttingen, Gauss lui écrit pour proposer que l'université lui décerne un doctorat honoris causa — ce serait le premier accordé à une femme dans le monde.
Elle n'a pas le temps d'en recevoir la réponse.
Sophie Germain n'est membre d'aucune institution. L'École polytechnique lui était fermée. Elle avait appris l'analyse seule, s'était fait envoyer les cours sous le pseudonyme « Antoine-Auguste LeBlanc », et correspondait ainsi depuis 1804 avec Gauss, qui la croyait un homme. Quand il découvrit en 1806 que son correspondant était une femme, il lui écrivit qu'elle avait surmonté « les obstacles les plus redoutables que les préjugés opposent aux femmes ». Éloge sincère. L'Académie, elle, n'avait rien dit.
En janvier 1816, elle avait pourtant remporté le Grand Prix extraordinaire de l'Académie des sciences pour sa théorie des vibrations des surfaces élastiques — au terme de trois tentatives en cinq ans, première femme à obtenir ce prix. Elle n'avait pas été conviée à la cérémonie. Le règlement n'admettait les femmes aux séances que comme épouses de membres. Après le Grand Prix, on lui permit d'assister en spectatrice — sans voix, sans titre.
Ses travaux sur le dernier théorème de Fermat produisirent ce qu'on appellerait le « théorème de Sophie Germain » : démonstration du premier cas de Fermat pour tout nombre premier p tel que 2p+1 soit aussi premier. Legendre et Fourier la comptaient parmi les mathématiciens les plus importants de leur temps.
Sophie Germain meurt le 27 juin 1831. Sur le registre d'état civil du 6e arrondissement, sa profession : « rentière ». Pas mathématicienne.
Elle est inhumée au Père-Lachaise, Division 16, le long du chemin de La Bédoyère.
En 1889, Gustave Eiffel fait graver sur sa tour les noms de 72 savants français. Il y a des mathématiciens, des physiciens, des ingénieurs. Il n'y a pas de femmes.
Le cimetière du Père-Lachaise est toujours en activité et accueille chaque année des centaines de milliers de visiteurs du monde entier. On peut y flâner librement entre les tombes de Jim Morrison, Édith Piaf, Oscar Wilde ou Frédéric Chopin, et recueillir devant le Mur des Fédérés, mémorial vivant des insurgés de la Commune fusillés en mai 1871.