Hippolyte Sébron - La fête de la Fraternité, le 20 avril 1848, place de l'Étoile , distribution des drapeaux à la garde nationale - P1029 - Musée Carnavalet
Deux cent mille hommes en armes défilent dans Paris pour célébrer la concorde. Dans deux mois, ils s'entre-tueront.
Ce 20 avril 1848, Paris se donne en spectacle à lui-même. Le Gouvernement provisoire de la République, né des barricades de Février, a décrété une « Fête de la Fraternité » — un grand défilé militaire qui doit sceller l'union de la Nation autour du suffrage universel tout juste instauré. Le rendez-vous est fixé à la place de l'Étoile, au pied de l'Arc de Triomphe que la monarchie de Juillet n'avait achevé que douze ans plus tôt.
Le cortège est immense. Deux cent mille hommes — Garde nationale, garde mobile, troupes de ligne — remontent les Champs-Élysées dans un ordre impeccable. Chaque bataillon de la Garde nationale reçoit un drapeau neuf des mains du Gouvernement provisoire. Les discours célèbrent la République, la fraternité, l'unité du peuple. Lamartine, omniprésent depuis Février, domine la cérémonie de sa stature romantique. Des estrades dressées sous l'Arc accueillent les membres du gouvernement ; la foule, massée le long de l'avenue, applaudit.
La mise en scène d'une fiction
La fête est grandiose, mais elle sonne faux — et tout le monde le sait. Depuis les journées de mars, la fracture entre la bourgeoisie républicaine et le prolétariat parisien ne cesse de s'élargir. Les Ateliers nationaux, créés pour absorber le chômage ouvrier, sont déjà dénoncés par la droite républicaine comme un gouffre financier et un foyer d'agitation. La Commission du Luxembourg, où Louis Blanc tente d'esquisser une organisation du travail, est marginalisée. Le suffrage universel lui-même — la grande conquête de Février — va se retourner contre Paris : les élections du 23 avril, trois jours après la fête, donneront une Assemblée constituante massivement conservatrice, dominée par les notables ruraux.
La Fête de la Fraternité est donc aussi la « Fête des Drapeaux » — un rituel de distribution où chaque bataillon reçoit son étendard tricolore comme gage d'allégeance à l'ordre républicain. Derrière la solennité, c'est un acte d'encadrement : on arme symboliquement la Garde nationale bourgeoise tout en lui rappelant qu'elle sert la République, pas la rue.
Le décor avant le massacre
Deux mois plus tard, en juin, le même gouvernement ordonne la dissolution des Ateliers nationaux. Le prolétariat parisien se soulève. La Garde nationale, celle-là même qui défilait sous l'Arc de Triomphe en avril, tire sur les barricades ouvrières. Le général Cavaignac écrase l'insurrection dans le sang : des milliers de morts, des milliers de déportés.
Marx, observateur acéré de la séquence 1848-1851, dissèque cette imposture dans Les Luttes de classes en France. La « fraternité » proclamée en Février et mise en scène en avril n'est pour lui que le voile idéologique d'une lutte de classes qui n'ose pas encore dire son nom. La bourgeoisie républicaine a besoin du prolétariat pour renverser la monarchie, mais une fois le trône à terre, elle n'a plus qu'une urgence : le désarmer. « La fraternité, écrit Marx, c'est la fraternité des classes antagonistes dont l'une exploite l'autre — cette fraternité proclamée en Février, inscrite en grandes lettres sur le front de Paris, sur chaque prison, sur chaque caserne — sa véritable expression, c'est la guerre civile dans sa forme la plus effroyable, la guerre du travail et du capital. »
Le 20 avril 1848, sous l'Arc de Triomphe, les drapeaux neufs claquent au vent. Le décor est parfait. Le drame est écrit.