Il a opéré pendant quatre ans dans les ambulances du front ; il en a rapporté deux livres qui ne parlent ni de gloire ni de patrie, seulement de corps détruits.
Georges Duhamel s'installe en 1912 au 28 rue Vauquelin, dans le 5e arrondissement, avec la comédienne Blanche Albane, son épouse. Il y vivra jusqu'en 1932. Il a vingt-huit ans, il est médecin et poète, et il vient de passer plusieurs années à l'Abbaye de Créteil, phalanstère d'artistes fondé avec Jules Romains, Charles Vildrac et René Arcos, communauté d'écrivains vivant en autarcie de leur imprimerie. L'expérience a échoué au bout de quatorze mois, comme toutes les tentatives de ce genre. Elle laisse une amitié durable et une conviction : la littérature doit servir à quelque chose.
En août 1914, il est mobilisé comme chirurgien. Il passera cinquante et un mois dans les ambulances de campagne et les hôpitaux du front. Il opère, il ampute, il trépane, il constate les décès. Il tient des carnets.
De cette expérience naissent deux livres. "Vie des martyrs" en 1917, "Civilisation" en 1918, qui obtient le prix Goncourt. Ce sont des récits brefs, cliniques, dépouillés de toute rhétorique patriotique, où des hommes anonymes souffrent et meurent dans des salles d'opération. Duhamel ne dénonce pas la guerre par des discours : il décrit ce qu'elle fait aux corps, et cette description suffit. Il publie ces textes en pleine guerre, sous la censure, ce qui suppose un courage certain.
Le mot qui donne son titre au second livre est ironique. La civilisation, c'est ce qui produit la mitrailleuse, l'obus explosif, le gaz, et aussi les hôpitaux perfectionnés qui recousent les hommes pour les renvoyer se faire déchirer.
Duhamel deviendra l'un des écrivains les plus lus de l'entre-deux-guerres avec le cycle de la Chronique des Pasquier. Académicien, il refusera sous l'Occupation toute collaboration et verra ses livres interdits par les Allemands. Son humanisme, qu'on a parfois jugé daté, était d'abord une position tenue.