Jules Héreau, peintre Communard, injustement accusé d'avoir brûlé le Louvre, trouve la mort

Voie ferrée sous le tunnel de la place de l'Europe

  Place de l' Europe - 8e arr. (dans le tunnel du chemin de fer)

Portrait gravé d'après Ferdinand Mulnier (1879)

Il avait sauvé le Louvre — et c'est pour ça qu'on l'avait ruiné.

Au 59 boulevard Rochechouart, Jules Héreau a son atelier. Peintre de l'école de Barbizon, aquafortiste salué au Salon de 1863 et 1868, proche de Millet, de Jongkind, ami de l'éditeur Alfred Cadart — il appartient à ce monde des peintres sérieux, sans gloire immense, qui font le tissu de l'art parisien du Second Empire. En 1871, la Commune change tout.

Le 17 mai, la Commune le nomme administrateur adjoint des musées du Louvre. Héreau entre dans le palais. Les semaines qui suivent sont celles de la Semaine sanglante : les Versaillais entrent dans Paris le 21 mai, les combats de rue font rage, les incendies commencent. Héreau prend la tête d'une délégation de peintres et tient le bâtiment. Le Louvre ne brûle pas.

Maxime du Camp, lui, n'était pas là. L'écrivain académicien, contempteur acharné de la Commune, publie après les événements ses Convulsions de Paris. Dans ces pages, Héreau devient l'homme qui a voulu mettre le feu au Louvre. L'inversion est complète, la calomnie est imprimée, et Du Camp a des lecteurs. Pendant trois ans, le mensonge circule.

En avril 1874, Héreau est arrêté. Le 4 mai, le 4e conseil de guerre le condamne à six mois de prison — non pour incendie, l'accusation est impossible à soutenir, mais pour « usurpation de fonctions » : avoir exercé une charge sous la Commune. Des dizaines d'artistes signent une pétition. Il est libéré le 8 août 1874. Il reprend son travail, peint en Angleterre, aux Pays-Bas, des vues urbaines que la presse saluera plus tard pour leur « beauté impressionniste ».

Le 27 juin 1879, il monte sur l'impériale d'un train en gare Saint-Lazare — le compartiment supérieur ouvert, le siège du dessus, celui d'où l'on voit Paris. Le convoi s'engage dans le tunnel des Batignolles, sous la place de l'Europe. La paroi est basse. La tête de Héreau heurte la roche. Il a cinquante ans.

La presse parle d'accident. La fiche du site dit « probablement » suicide. Nul ne sait. Ce qu'on sait : il laisse une femme peintre, Louise Darru, deux enfants, et une réputation que Du Camp avait passé huit ans à défaire.

Quelques mois plus tard, la galerie Georges Petit organise une vente de bienfaisance au profit de sa famille. Philippe Burty — son vieil ami — en rédige la présentation. On y vend ses dernières toiles normandes.

La Fédération des artistes à laquelle Héreau avait participé était l'une des expériences les plus radicales de la Commune : des artistes s'organisant collectivement pour gérer les musées et la production artistique, sans tutelle de l'État ni du marché. Marx, dans La Guerre civile en France, y vit l'esquisse de ce que pouvait être un travail intellectuel affranchi de la propriété bourgeoise. Ce que Du Camp ne pouvait pas pardonner à Héreau, c'est peut-être moins un incendie imaginaire que cette idée-là.