Les suffragistes manifestent à Paris le 5 juillet 1914 (pont Royal).
Le 5 juillet, à trois heures de l'après-midi, un cortège part de la terrasse de l'Orangerie des Tuileries. À sa tête : Marguerite Durand et Séverine. Derrière elles, entre deux mille et six mille manifestantes — les chiffres varient selon les sources. Elles traversent la Seine par le pont Royal, longent le quai de Conti jusqu'au numéro 15, et s'arrêtent devant la statue de Condorcet. Elles ont apporté des cahiers de revendications. Ce jour-là, l'hebdomadaire féministe La Française sort un numéro spécial : Condorcet en couverture, aux côtés des figures du suffragisme.
Le choix du lieu dit tout. En 1790, Condorcet avait rédigé Sur l'admission des femmes au droit de cité — premier texte d'un homme politique français à défendre le suffrage féminin. En février 1914, la Chambre des députés venait de voter à 238 voix pour sur 591 : la majorité avait refusé d'inscrire ce droit dans la loi. Il restait donc à manifester.
Séverine s'appelle Caroline Rémy. Elle a cinquante-huit ans, trente ans de carrière derrière elle. Disciple de Jules Vallès — secrétaire, puis successeuse à la tête du Cri du Peuple après la mort de Vallès en 1885 — elle est la première femme à avoir dirigé un grand quotidien français. Elle a défendu Dreyfus, soutenu des anarchistes, signé contre la guerre coloniale. En 1914, c'est elle qui cherche à unifier les associations suffragistes divisées pour organiser cette journée commune.
Les manifestantes se réclament « suffragistes » — et tiennent à la nuance. Les « suffragettes » britanniques d'Emmeline Pankhurst brisent des vitres, enchaînent des militantes aux grilles du Parlement, font des grèves de la faim. Les suffragistes françaises ont choisi la voie républicaine : pétitions, manifestations légales, lobbying des chambres. Ce n'est pas manque d'ambition — c'est doctrine. Elles entendent conquérir le suffrage par la République, pas contre elle.
La France entre en guerre le 3 août 1914 : vingt-neuf jours après le pont Royal. Les associations suffragistes votent l'Union sacrée, suspendent leurs revendications « pour la durée ». La Chambre reviendra sur la question en 1919, puis en 1936. Le Sénat bloquera chaque fois.
Les Françaises votent pour la première fois le 21 avril 1944. Trente ans après les cahiers.