Aux gendarmes qui leur demandent ce qu'ils font, ils répondent qu'ils tournent une publicité pour le Roquefort ; les brebis, elles, broutent le Champ-de-Mars.
Le 28 octobre 1971, le ministre de la Défense Michel Debré annonce l'extension du camp militaire du Larzac, sur le plateau aveyronnais, de trois mille à dix-sept mille hectares. Cent trois exploitations agricoles doivent disparaître. Les paysans concernés sont des éleveurs de brebis dont le lait fait le roquefort, des familles installées là depuis des générations sur un causse aride.
Le 6 novembre 1971, ils prêtent un serment collectif : cent trois familles s'engagent à ne jamais vendre leurs terres. La formule est simple, elle tiendra dix ans.
La lutte adopte d'emblée la désobéissance civile non violente, inspirée de Gandhi et de Lanza del Vasto, qui vient jeûner sur le plateau. C'est une nouveauté en France : ni barricades, ni affrontements, mais des actions symboliques, spectaculaires, médiatiquement irrésistibles. Le mouvement fédère les paysans, les objecteurs de conscience, les antimilitaristes, les militants de l'après-68, les premiers écologistes, les régionalistes occitans. Le Larzac devient le laboratoire d'une gauche nouvelle qui n'est ni communiste ni socialiste.
Le 25 octobre 1972, trois éleveurs conduisent un troupeau de soixante brebis sur les pelouses du Champ-de-Mars, sous la Tour Eiffel. Aux gendarmes mobiles qui les interrogent, ils répondent qu'ils tournent un spot publicitaire pour le roquefort. Les photographies font le tour de la presse.
Suivront la marche des tracteurs sur Paris en 1973, les rassemblements de cent mille personnes sur le plateau, les constructions illégales de bergeries, les refus d'impôts, l'occupation des terres achetées par l'armée.
Le 3 juin 1981, quelques semaines après son élection, François Mitterrand abandonne le projet d'extension. Dix ans de lutte non violente ont fait reculer l'armée française. Le Larzac reste depuis un lieu de rassemblement du mouvement altermondialiste, dont celui de 2003 réunira deux cent mille personnes.