Le drapeau rouge est hissé sur la Bourse

Palais Brongniart/Bourse des valeurs

Place de la Bourse

Sous le péristyle du Palais Brongniart, entre les colonnes corinthiennes, un rectangle écarlate claque au vent d'avril — et à l'intérieur, on continue de coter.

Le 24 avril 1871, le drapeau rouge est hissé sur la façade du Palais Brongniart, place de la Bourse, dans le 2e arrondissement. Symbole fort : le temple de la spéculation parisienne arbore désormais les couleurs de la Commune. Mais c'est un symbole, rien de plus. Car derrière les colonnes, les agents de change poursuivent leurs opérations. La corbeille n'est pas fermée. On négocie, on spécule, on cote — tant bien que mal, certes, avec des séances réduites et une activité ralentie, mais on cote.

La scène résume à elle seule l'une des contradictions les plus fatales de la Commune. Les Communards ont pris l'Hôtel de Ville, les mairies d'arrondissement, les ministères. Ils ont abattu la colonne Vendôme, séparé l'Église de l'État, décrété la remise des loyers. Mais les deux forteresses de la puissance bourgeoise — la Banque de France, rue de La Vrillière, et la Bourse des valeurs, place de la Bourse — restent intouchées. On leur met un drapeau rouge sur le toit et on les laisse fonctionner.

Trois jours plus tôt, Charles Beslay, le doyen de la Commune, a été nommé délégué auprès de la Banque de France. Sa mission, en principe, est de contrôler l'institution. En pratique, c'est le sous-gouverneur de Plœuc qui continue de diriger les opérations, distribuant au compte-gouttes les fonds que la Commune lui réclame — tandis que des millions partent vers Versailles sans entrave. La Bourse, elle, ne fait même pas l'objet d'un délégué. On n'y pense pas, ou on n'ose pas. Les agents de change sont des officiers ministériels ; leur charge est une propriété privée, et la Commune respecte la propriété. Du moins celle-là.

Ce n'est pas faute d'avoir débattu. Au sein du Conseil de la Commune, la minorité proudhonienne, attachée au crédit mutuel et méfiante de toute centralisation, freine les velléités d'intervention. La majorité jacobine, quant à elle, voit dans la Banque un outil technique dont on ne saurait se passer, pas un instrument de pouvoir à retourner. Personne, ou presque, ne pose la question en termes de rapport de forces : qui tient la Banque tient Versailles par la gorge.

Marx, lui, l'a vu immédiatement. Dans La Guerre civile en France, il observe que la Commune avait entre les mains les « vrais otages » — la Banque, l'Enregistrement et les Domaines, la Caisse des dépôts — et qu'elle n'a pas su s'en servir. La saisie de la Banque de France « seule aurait suffi à mettre un terme aux fanfaronnades de Versailles ». La Bourse, prolongement naturel de ce complexe financier, tombe sous le même verdict. Laisser fonctionner la spéculation sous drapeau rouge, c'est laisser à l'ennemi le nerf de la guerre tout en s'appropriant ses symboles.

Le Palais Brongniart, inauguré en 1826 après vingt ans de chantier lancé par Napoléon, est toujours debout au bout de la rue Vivienne. La Bourse a quitté ses murs en 1998, remplacée par des salons événementiels et des cocktails corporate. De la Commune, le bâtiment ne garde aucune trace. Même pas un drapeau.

Bibliographie