Les lignes filantes horizontales d'une avenue haussmannienne : le carrefour de l'Opéra en 1890.
En 1784, pour la première fois à Paris, la hauteur d'un immeuble dépend de la rue qu'il borde — une règle simple qui va dessiner la ville pour un siècle.
Paris a toujours voulu contrôler la hauteur de ses maisons. Dès 1667, une ordonnance de Louis XIV plafonne les corniches à huit toises — environ quinze mètres soixante — pour laisser passer l'air et la lumière dans les rues. Mais la règle est uniforme, aveugle à la géographie : une ruelle étroite et un boulevard reçoivent le même gabarit. Le résultat est prévisible : des façades qui écrasent les passages et des cours étouffées.
Les lettres patentes du 28 août 1784 rompent avec ce principe. Pour la première fois, la hauteur maximale varie selon la largeur de la voie. Dans les rues de moins de 7,79 m, la corniche ne dépassera pas neuf mètres soixante. Dans les rues de 7,79 m à 9,75 m, elle monte à onze mètres soixante-dix. Au-delà de 9,75 m, elle atteint neuf toises — 17,55 m, soit cinquante-quatre pieds — le maximum autorisé. La mesure découle d'un rapport de Perronet et de l'Académie royale d'architecture : Paris, disent-ils, étouffe ; il faut que la lumière entre.
En pratique, 17,55 m signifie cinq niveaux habitables sur rez-de-chaussée dans les plus grandes artères — la silhouette que l'on reconnaît encore dans les quartiers épargnés par Haussmann : le Marais, Saint-Germain, le Palais-Royal. Ce gabarit n'est pas celui des immeubles haussmanniens — Haussmann l'élèvera à vingt mètres en 1859 — mais c'est lui qui fabrique l'échelle de Paris pré-révolutionnaire et post-révolutionnaire jusqu'au Second Empire.
La règle résiste soixante-quinze ans, traversant la Révolution, l'Empire et deux Restaurations sans être renversée — signe qu'elle répondait à quelque chose d'essentiel. Elle ne disparaît pas d'un coup : le décret de juillet 1859 la remplace pour les grandes voies, mais la logique de proportionnalité entre rue et bâti qu'elle avait inaugurée reste au cœur de tous les règlements postérieurs, jusqu'aux décrets Bonnier de 1902 qui autorisent les bow-windows et les dômes en couronnement. On bâtit encore en pensant à la rue — c'est 1784 qui a posé ce principe.