Histoire de la rue
Le boulevard Haussmann porte le nom de celui qui l'a rêvé sans jamais le voir achevé : Georges Eugène Haussmann (1809-1891), préfet de la Seine de 1853 à 1870, grand ordonnateur de la transformation de Paris sous le Second Empire. Ironie de l'histoire, ce boulevard qui devait couronner son œuvre ne fut baptisé en son honneur qu'en 1864, et ne fut entièrement percé qu'en 1926 — bien après sa mort et son éviction de la préfecture. Son tracé, découpé en plusieurs tronçons ouverts par décrets successifs entre 1857 et 1922, traverse les quartiers de l'Europe, de la Chaussée-d'Antin et du Faubourg-Montmartre sur deux kilomètres et demi.
Avant le percement, le sous-sol gardait la mémoire d'une géographie plus ancienne : au niveau du n° 69 passait un pont qui enjambait le Grand Égout, ancien bras de la Seine. Plus loin, l'emplacement des actuels n° 64-70 avait été au Moyen Âge une ferme des frères de l'Hôtel-Dieu, puis une propriété des Mathurins au XVIe siècle. Rochegude signale également qu'un abattoir, conçu par l'architecte Petit-Radel et livré aux bouchers en 1818, occupait le sol entre les futures rues de Miromesnil et de Téhéran — établissement jugé « mal choisi » et dont l'avenue d'accès, dite avenue de l'Abattoir, prit le nom d'avenue Percier en 1844 avant de disparaître sous le boulevard.
C'est pourtant le commerce qui donne au boulevard son identité la plus éclatante. En 1865, Jules Jaluzot inaugure au n° 64-70 le magasin Au Printemps, sur l'ancienne ferme des Mathurins. Un incendie le ravage en 1881 ; il renaît, plus audacieux, et Jaluzot y invente en 1887 le rituel des soldes — pratique alors inavouée qu'il transforme en fête publique. La somptueuse coupole en mosaïque de verre, 3 185 panneaux sur armature métallique, ne sera posée qu'en 1923, œuvre des verriers Eugène et Émile Brière sur les plans des architectes Paul et Jules Sédille. Aux Galeries Lafayette (n° 40), une autre coupole Art nouveau s'impose en 1912 au-dessus d'un bâtiment en béton armé ; en 1919, l'aviateur Védrines atterrit en Caudron G III sur son toit — une stèle le rappelle encore.
Mais le boulevard fut aussi une adresse intime. Gustave Caillebotte y demeure au n° 31 dès 1875. Marcel Proust s'installe au n° 102 après la mort de ses parents et y reçoit ses visiteurs le jeudi après-midi, de 1906 à 1919 — dans cet appartement capitonné de liège où s'écrit À la recherche du temps perdu. Pendant la Semaine sanglante de mai 1871, des combats opposent fédérés et versaillais entre les n° 53 et 64, tandis qu'un décret de la Commune, daté en style révolutionnaire du 16 floréal an 79, ordonne de raser la Chapelle expiatoire voisine — décret qui restera lettre morte. Sous l'Occupation, le boulevard change de visage : au n° 89 se niche une couverture de l'Orchestre rouge ; au n° 59, des fonds parachutés de Londres dorment dans un coffre du Crédit du Nord ; au n° 76, la centrale de Combat opère sous l'enseigne d'une société d'import-export. Tant d'histoires superposées dans une seule artère.