Photographie vers 1880, archives Larousse.
Odilon Redon meurt au 129 avenue de Wagram, La Vierge inachevée sur le chevalet
Le 6 juillet 1916, Odilon Redon s'éteint en son domicile du 129 avenue de Wagram, dans le 17e arrondissement. Sur le chevalet, une huile sur toile représentant La Vierge reste inachevée. Son fils Arï, mobilisé, n'a pu arriver à temps du front.
Redon est né le 20 avril 1840 à Bordeaux, sous le nom de Bertrand Redon — le prénom vient de sa mère Odile, créole d'origine française née à La Nouvelle-Orléans. Pendant trente ans, il est le peintre de l'ombre. Ses « noirs » — fusains et lithographies aux formes oniriques, cyclopes flottants, araignées souriantes, têtes ailées — construisent une œuvre que Joris-Karl Huysmans, dans À rebours (1884), place entre les mains de son personnage des Esseintes comme l'exemple d'un art situé hors des catégories ordinaires. Mallarmé admire ses lithographies. Darwin et Lamarck traversent ses formes. Ce qui compte, c'est l'inconscient, la part sombre de l'âme humaine.
Dans les années 1890, quelque chose bascule. Après la mort de son premier fils, celle de son ami botaniste Armand Clavaud, et la perte du domaine familial de Peyrelebade, Redon traverse une crise mystique. Il abandonne le charbon. Il écrira en 1902 : « J'ai voulu faire un fusain comme autrefois, impossible, c'était une rupture avec le charbon. Au fond, nous ne survivons que grâce à des matières nouvelles. J'ai épousé la couleur depuis. » Ses pastels et ses huiles explosent. Les fleurs envahissent les toiles. Les bouddhas méditent dans des halos dorés.
En 1899, il s'installe avenue de Wagram. La même année, Maurice Denis le présente au groupe des nabis. En 1900, Denis le peint aux côtés de Pierre Bonnard, Édouard Vuillard, Ker-Xavier Roussel et Paul Sérusier dans L'Hommage à Cézanne— Redon debout devant une toile, figure de passage entre deux générations d'avant-garde. En 1904, une salle entière lui est consacrée au Salon d'automne, soixante-deux œuvres. En 1913, l'Armory Show de New York présente quarante de ses toiles — puis Chicago, puis Boston.
Juillet 1916. La bataille de Verdun dure depuis le 21 février. La bataille de la Somme a commencé le 1er juillet, cinq jours avant la mort de Redon. Arï est quelque part dans cette guerre. Le peintre du rêve et de la couleur meurt dans son appartement du 17e pendant que les fils de ses contemporains se font tuer.
Il est inhumé dans le petit cimetière de Bièvres, en Essonne, où il passait ses étés. Sur sa tombe, des fleurs — les vraies.