Accident mortel de Pierre Curie, gravure de 1906
Un prix Nobel, une rue mouillée, un fardier. Tout tient en trois secondes.
Le 19 avril 1906, il pleut sur Paris. Pierre Curie sort d'un déjeuner de l'Association des professeurs des Facultés des Sciences, quelque part sur la rive gauche. Il est pressé — il a rendez-vous avec son éditeur, quai de Conti. Il a quarante-six ans, une chaire toute neuve à la Sorbonne, un prix Nobel de physique obtenu trois ans plus tôt avec sa femme Marie et Henri Becquerel pour leurs travaux sur la radioactivité. Deux filles — Irène, huit ans, et Ève, qui n'en a qu'un.
Il arrive à l'angle de la rue Dauphine et du quai des Grands-Augustins, face au Pont-Neuf. C'est un carrefour que Le Matin qualifiera le lendemain de « l'un des plus dangereux de Paris pour les piétons » — des voitures à chevaux dans tous les sens, un flux constant de charrettes entre la rive gauche et les Halles. Curie s'engage sur la chaussée. Le macadam est mouillé. Il glisse.
Un fardier — une lourde charrette à chevaux servant au transport de marchandises — arrive rue Dauphine. Curie tombe entre les pattes des chevaux. Le cocher tente de retenir l'attelage. Les chevaux l'évitent. Pas la roue arrière. Elle lui passe sur le crâne. La mort est instantanée.
Le Figaro du 20 avril rapporte la scène avec un laconisme qui dit le choc : des cochers et un cantonnier ont vu l'homme tomber. Personne n'a eu le temps de réagir. L'identification du corps provoque la stupeur — on vient d'écraser sous une charrette l'un des plus grands physiciens du monde.
Les obsèques ont lieu le 21 avril dans l'intimité, à Sceaux, au cimetière où reposent les parents de Pierre. Pas de cérémonie officielle — Marie Curie l'a refusé. Elle reprendra la chaire de son mari à la Sorbonne, devenant la première femme professeur dans cette institution. Elle obtiendra un second prix Nobel, en chimie cette fois, en 1911.
Pierre Curie ne laisse pas de trace visible à l'angle du quai de Conti. Pas de plaque sur le lieu de l'accident. Le carrefour a été redessiné depuis, la circulation automobile a remplacé les fardiers. Mais le Pont-Neuf est toujours là, et la rue Dauphine débouche toujours sur le quai au même endroit — là où, un jour de pluie, trois secondes ont suffi à priver la physique de l'un de ses meilleurs esprits.