Un chanoine catholique passe sa vie à démontrer que la philosophie d'Épicure, matérialiste et athée, peut être lue par des chrétiens : c'est ainsi que le matérialisme rentre en France.
Pierre Gassendi meurt le 24 octobre 1655 dans l'hôtel de Montmor, 79 rue du Temple dans le 3e arrondissement, où son ami et mécène Henri-Louis Habert de Montmor l'hébergeait depuis plusieurs années. Il a soixante-trois ans.
Il était prêtre, chanoine puis prévôt du chapitre de Digne, professeur de mathématiques au Collège royal. Il était aussi astronome, le premier à avoir observé un transit de Mercure devant le Soleil en 1631, confirmant les prédictions de Kepler.
Son œuvre décisive est ailleurs. Gassendi consacre sa vie à réhabiliter Épicure, philosophe grec du IVe siècle avant notre ère, alors universellement condamné comme athée et débauché. Épicure enseignait que l'univers est fait d'atomes et de vide, que l'âme est matérielle et mortelle, que les dieux ne s'occupent pas des hommes, et que la sagesse consiste à vivre sans crainte de la mort. Depuis le christianisme, son nom servait d'injure.
Gassendi publie sa "Vie et mœurs d'Épicure," le traduit, le commente, le présente comme un ascète aussi rigoureux que Sénèque. Il ampute la doctrine de ce qui la rend inacceptable, en affirmant que les atomes ont été créés par Dieu et que l'âme humaine est immortelle. Ce compromis est ce qui rend l'atomisme publiable.
L'effet dépasse largement son intention. En restaurant l'atomisme, Gassendi fournit à la science moderne un fondement matérialiste que la physique de Descartes n'offrait pas. Ses disciples et lecteurs forment le milieu des libertins érudits : Cyrano de Bergerac, La Mothe Le Vayer, Molière, qui traduira Lucrèce. Au siècle suivant, Diderot, d'Holbach et La Mettrie développeront jusqu'à l'athéisme complet ce que le chanoine avait rendu pensable.
Le salon de Montmor deviendra en 1657 l'Académie Montmor, l'une des sociétés savantes qui préfigurent l'Académie des sciences fondée par Colbert en 1666.