Maria Deraismes by Etienne Carjat.
Le 11 juillet 1870, autour de Léon Richer et de Maria Deraismes, le premier banquet féministe réunit celles et ceux qui veulent faire sortir la question des femmes des salons, des conférences et des notes de bas de page du Code civil. On n'est pas encore dans la République : dans huit jours, la France déclarera la guerre à la Prusse ; dans deux mois, Napoléon III sera renversé.
Richer est un journaliste, un libre-penseur, un homme de dossiers et d'articles, qui a fondé en avril 1869 l'hebdomadaire Le Droit des femmes. On prête à Hubertine Auclert le mot de « père du féminisme », et Simone de Beauvoir verra en lui l'un des véritables fondateurs du mouvement. Mais le mouvement se construit avec des femmes qui ne veulent pas être seulement défendues par des hommes — Maria Deraismes, Julie-Victoire Daubié, et d'autres encore.
Le banquet s'inscrit dans cette première organisation structurée. L'Association pour le droit des femmes est fondée le 16 avril 1870 par Richer et Deraismes. La table devient une tribune.
Ce jour-là, Maria Deraismes lit un manifeste demandant aux parlementaires d'accorder aux femmes des droits civils et politiques. Le combat ne porte pas seulement sur l'éducation ou la charité, mais sur la capacité juridique, la place dans la cité, la dignité complète des femmes devant la loi. Dans ce premier féminisme républicain, pourtant, tout n'est pas simple : Richer et Deraismes jugeront longtemps le suffrage féminin prématuré, par crainte qu'un vote féminin supposé soumis au clergé ne renforce la réaction. Hubertine Auclert, quelques années plus tard, jugera cette prudence insupportable.
Ce féminisme est laïque, légaliste, souvent bourgeois. Les socialistes poseront autrement la question du travail et de la dépendance économique. Mais, ce 11 juillet 1870, une cause dispersée prend corps, s'invente des formes, se donne une date.
La guerre interrompt presque aussitôt cette première séquence. Le Droit des femmes suspend sa parution en août 1870, puis renaît en 1871 sous le titre plus prudent de L'Avenir des femmes. Le mot même de féminisme n'a pas encore son sens militant stabilisé : il faudra les années 1880, et notamment Hubertine Auclert, pour l'imposer. Le banquet du 11 juillet garde donc quelque chose d'antérieur au mot qui le nomme aujourd'hui. On y voit moins une victoire qu'un seuil : avant la République installée, avant les grandes ligues, avant les congrès internationaux, une table parisienne où l'on commence à parler des femmes comme de sujets de droit.