Une petite revue à couverture grise, cinq cents abonnés la première année, et pourtant l'un des foyers intellectuels les plus durables du mouvement ouvrier français.
Pierre Monatte a vingt-huit ans en 1909. Ancien instituteur devenu correcteur d'imprimerie, militant anarchiste puis syndicaliste révolutionnaire, il appartient à cette génération de la CGT d'avant 1914 qui pense que le syndicat, et non le parti, est l'instrument de l'émancipation ouvrière. La Charte d'Amiens de 1906 a consacré cette orientation : indépendance absolue du syndicalisme à l'égard des partis politiques, grève générale comme moyen de la transformation sociale.
Monatte veut donner à ce courant un outil de réflexion. Il réunit Alphonse Merrheim, dirigeant de la fédération des métaux, Achille Picart, Francis Delaisi, Charles Voirin. On discute du format : des brochures ? Monatte préfère une revue.
Le premier numéro de La Vie Ouvrière paraît le 5 octobre 1909, petite revue à couverture grise, dont le siège est au 42 rue Dauphine, dans le 6e arrondissement. Le titre est emprunté à Fernand Pelloutier, théoricien des Bourses du travail mort en 1901.
La conception de Monatte est précise : la revue doit être un "centre de coopération intellectuelle syndicaliste," un lieu d'échange où les militants trouvent et apportent des informations sur leurs luttes. Ce n'est pas un organe d'organisation. C'est un espace de pensée pour ceux qui agissent.
Le succès est lent. Cinq mille exemplaires du premier numéro sont envoyés à des abonnés potentiels ; il y a cinq cent cinquante abonnés en décembre 1909, neuf cents après un an, mille neuf cent cinquante en juillet 1914. Autour du "noyau" gravitent Alfred Rosmer, James Guillaume, ancien de la Première Internationale, Georges Dumoulin, Pierre Dumas.
Août 1914 fracture l'équipe. Une partie de la CGT se rallie à l'union sacrée ; Monatte démissionne du comité confédéral, Merrheim et Rosmer restent internationalistes et participeront à Zimmerwald. La revue reparaîtra après la guerre. Monatte cofondera le Parti communiste, en sera exclu en 1924 pour son opposition à la bolchevisation, et relancera La Révolution prolétarienne, indépendante et anti-stalinienne, jusqu'en 1960.