Ce vendredi du 14 septembre, les travailleurs arabes de Paris convergent vers la Grande Mosquée non pour prier, mais pour compter leurs morts et décider.
L'été 1973 a été meurtrier pour les travailleurs immigrés en France. Depuis juillet, une vague de meurtres racistes frappe les Algériens dans le Midi : à Marseille, à La Ciotat, à Toulon, des hommes sont abattus ou poignardés pour le seul fait de se trouver dans un espace public. Le 25 août, Émile Pons assassine six Algériens dans un bus à Marseille avant de se suicider. Le gouvernement Messmer reste muet. Les grandes centrales syndicales, CGT et CFDT, tardent à réagir.
C'est dans ce contexte que le Mouvement des travailleurs arabes décide de riposter. Fondé en 1972, le MTA regroupe des ouvriers maghrébins et des étudiants du Maghreb et du Levant, liés aux réseaux issus de la lutte pour l'indépendance algérienne et de la cause palestinienne. Face à l'inaction des partis de gauche, il choisit l'action directe : une grève générale des travailleurs arabes, d'abord à Marseille le 3 septembre, puis étendue aux grandes villes. Paris, le 14 septembre.
La convergence se fait à la Grande Mosquée de Paris, rue Georges-Desplas dans le 5e arrondissement. Ce choix n'est pas seulement symbolique : la mosquée est depuis son inauguration en 1926 le principal lieu de rassemblement de la communauté nord-africaine de la capitale. Ce vendredi-là, des délégués d'ateliers de Renault-Billancourt et des chaînes de montage Citroën quai de Javel rejoignent les dockers, les manœuvres du bâtiment, les OS des petites usines de banlieue. Des arrêts de travail ponctuels perturbent plusieurs établissements.
Le meeting dénonce la passivité de l'État et demande la protection effective des travailleurs étrangers. Le MTA articule explicitement lutte antiraciste et lutte de classe : il ne s'agit pas seulement de survivre, mais d'organiser une force qui pèse sur les rapports de production. La jonction avec les grèves autonomes de l'automobile, que les grandes centrales syndicales peinent à contrôler depuis 1969, donne à ce rassemblement une dimension inédite dans l'histoire du mouvement ouvrier immigré en France.
L'Algérie, qui réclame depuis des mois que la France assure la sécurité de ses ressortissants, suspend l'émigration vers la France le 19 septembre, cinq jours après ce rassemblement. Cette décision actera, mieux que tous les discours, la gravité de ce que la France a laissé s'installer cet été-là sur son sol.