Départ des troupes militaires du Champs-de-Mars vers la place Louis XV, l'Ecole militaire, le 12 juillet 1789.
Estampe de Jean-Louis Prieur.
Musée Carnavalet.
Il y avait trente-cinq mille soldats entre Paris et Versailles. Treize jours plus tard, il n'y en avait plus que deux dans la Bastille.
Au 1er juillet 1789, l'Assemblée nationale existe depuis quinze jours. Louis XVI a capitulé une fois — le 23 juin, il a ordonné à la noblesse et au clergé de siéger avec le Tiers-État. Mais à Versailles, les princes et les ultras le poussent à reprendre la main. La décision est prise : on va encercler Paris.
Pierre-Victor de Besenval, baron suisse, lieutenant-général, commandant militaire de l'Île-de-France, installe son quartier général à l'École militaire. Sur l'esplanade du Champ de Mars, trois régiments suisses prennent position : Salis-Samade, Châteauvieux, Diesbach. Des hussards et des dragons campent aux abords. À Versailles, à Saint-Denis, à Sèvres, d'autres unités se tiennent prêtes. En tout, une armée d'environ trente-cinq mille hommes manœuvre entre la capitale et la résidence royale.
Le choix des régiments n'est pas innocent. Les Suisses et le Royal Allemand ne parlent pas français — ils ne seront pas contaminés par l'agitation des faubourgs. Ce sont des mercenaires professionnels, liés à la Couronne par contrat, pas par sentiment national. Si Besenval reçoit l'ordre de charger, ils chargeront.
Les Parisiens voient les tentes, les canons, les uniformes étrangers. La rumeur enfle : le roi prépare un coup d'État militaire, l'Assemblée va être dissoute, les députés du Tiers arrêtés. Dans les cafés du Palais-Royal — à deux heures de marche du Champ de Mars — les orateurs montent sur les tables. On circule des listes d'aristocrates à abattre. Le prix du pain est au plus haut depuis des années.
Le 11 juillet, Louis XVI renvoie Necker — le ministre populaire, symbole de la conciliation. La nouvelle arrive à Paris le 12 au matin. Ce jour-là, tout bascule. La foule envahit les jardins du Palais-Royal. Camille Desmoulins monte sur une table au café de Foy : « Citoyens, il n'y a pas un moment à perdre. » Le prince de Lambesc charge sur la place Louis-XV. Le 13, les Invalides sont pillés pour leurs armes. Le 14, la Bastille tombe.
Besenval n'a rien pu faire. Coupé de Versailles, ses ordres contradictoires, ses soldats regardant passer les cortèges, il a regardé la révolution se faire sous ses yeux.
Parmi les régiments qu'il commandait au Champ de Mars ce 1er juillet, le Châteauvieux. En août 1790, ce même régiment mutiné à Nancy pour réclamer sa solde en retard — Bouillé le réprima dans le sang, quarante et un soldats exécutés, vingt-trois aux galères. En avril 1792, les galériens survivants furent libérés et fêtés en triomphe à Paris par les Jacobins. Le régiment qu'on avait braqué contre la Révolution était devenu l'un de ses symboles.