Le 28 décembre 1897, au théâtre de la Porte-Saint-Martin, Constant Coquelin crée Cyrano de Bergerac, d’Edmond Rostand. La France de la revanche et de l’affaire Dreyfus s’offre un Gascon qui se bat seul contre cent : le panache fait recette.
Au n° 18 du boulevard Saint-Martin, le théâtre construit en 1781 pour l’Opéra est devenu, dans les années 1830, la scène du drame romantique. En mai 1871, les communards s’y retranchent, et les obus versaillais l’incendient pendant la Semaine sanglante. L’architecte Oscar de la Chardonnière l’a reconstruit au même emplacement ; le sculpteur Jacques-Hyacinthe Chevalier a orné la nouvelle façade de figures de la Tragédie, du Drame et de la Comédie. Devant, le trottoir est resté à son niveau d’origine, jusqu’à deux mètres environ au-dessus de la chaussée, dont on a plusieurs fois adouci la pente.

Edmond Rostand a vingt-neuf ans lorsqu’il s’empare de Savinien de Cyrano de Bergerac, écrivain libertin du XVIIe siècle, pour en faire un Gascon au nez démesuré, bretteur et poète. Constant Coquelin, dit Coquelin aîné, ancien sociétaire de la Comédie-Française, s’enthousiasme et pousse l’auteur à tailler le rôle à sa mesure. La Comédie-Française voudrait attendre deux ou trois ans ; Rostand refuse. Coquelin, qui dirige la Porte-Saint-Martin avec son fils Jean, futur Ragueneau de la pièce, cherche un commanditaire ; l’épouse de l’auteur, la poétesse Rosemonde Gérard, apporte deux cent mille francs-or.
Le pari paraît perdu d’avance : un drame historique en vers, en cinq actes, avec une cinquantaine de personnages et une scène de bataille, quand le public court aux vaudevilles de Feydeau et de Courteline et que le naturalisme est à l’honneur avec Ibsen, Strindberg ou Tchekhov. Rostand s’excuse auprès de Coquelin : « Ah ! pardonnez-moi, mon ami, de vous avoir entraîné dans cette désastreuse aventure. » La première, le 28 décembre, le dément. Entre deux actes, le ministre de l’Instruction publique, Alfred Rambaud, rejoint l’auteur en coulisses et épingle sa propre Légion d’honneur sur sa poitrine : « Je me permets de prendre un peu d’avance. » Le 6 janvier, le président Félix Faure vient voir la pièce en famille. La République officielle adopte le panache.

Pourquoi ce succès ? La pièce, disent nombre de commentateurs, vient à point pour rendre le moral à une France traumatisée par la perte de l’Alsace-Lorraine et hantée par l’esprit de revanche. Le pays sort de l’aventure boulangiste et du scandale de Panama, qui a ruiné 85 000 personnes ; les attentats anarchistes ont valu les « lois scélérates » ; un capitaine juif, Alfred Dreyfus, est au bagne pour une trahison qu’il n’a pas commise, et les propos antisémites fusent. Dans Le Temps du 3 janvier, le critique Francisque Sarcey se réjouit d’être enfin « débarrassés et des brouillards scandinaves et des études psychologiques trop minutieuses et des brutalités du drame réaliste ». Seize jours après la première, le 13 janvier 1898, Émile Zola publie « J’accuse… ! » dans L’Aurore : une autre France entre en scène.
Prévue pour une semaine, la pièce est jouée quatre cents fois jusqu’en mars 1899 ; pour la seule année 1898, elle rapporte 2 286 000 francs, une recette qu’aucun théâtre n’avait atteinte. Le texte se vend à 150 000 exemplaires, et le commerce s’empare du héros : vins, fromages, savons et bonbons Cyrano. Rostand entre à l’Académie française en 1901 ; la Comédie-Française, qui voulait attendre deux ou trois ans, n’inscrit Cyrano à son répertoire qu’en 1938.
Inscrit monument historique en 1992, le théâtre de la Porte-Saint-Martin joue toujours au 18 boulevard Saint-Martin. On y arrive par le trottoir haut perché, devant la façade de 1873, élevée sur les ruines de la Semaine sanglante.