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Au 18 du boulevard Saint-Martin, à deux pas de la porte médiévale qui donne son nom à l'artère, ce théâtre naît d'un caprice royal — ou plutôt royal. En 1781, Marie-Antoinette veut un nouvel Opéra au plus vite : l'architecte Nicolas Lenoir relève le défi et bâtit la salle en soixante-cinq jours chrono. L'anecdote alimentera le surnom cinglant de « Madame Déficit ». Avant cela, le terrain n'était pas vierge : de 1720 à 1762, sous la Régence de Philippe II d'Orléans, il servait de cimetière aux protestants étrangers — un de ces secrets enfouis sous les fondations de Paris.

L'Opéra y règne jusqu'en 1794, traversant la Révolution sous plusieurs identités : Théâtre de la République et des Arts, où Méhul, Gossec et Grétry font sonner la musique patriote, puis Théâtre des Amis de la Patrie. Le 11 juillet 1791, la dépouille de Voltaire fait halte devant la façade lors de son transfert solennel au Panthéon — image saisissante d'un siècle des Lumières qui s'achève dans la rue en fête.

Au XIXe siècle, la salle devient le temple du drame romantique. Victor Hugo y triomphe avec Marion Delorme (1831) et Lucrèce Borgia (1833), aux côtés de Frédérick Lemaître et Marie Dorval. Alexandre Dumas père, lui, s'y réfugie en 1832 pour échapper à un soldat qui le tient en joue — le théâtre comme sanctuaire, au sens littéral. En 1870, la comédienne Marie Laurent y installe une ambulance de vingt-sept lits pendant le Siège ; Hugo y fait lire ses Châtiments pour financer des canons. La Commune sonne le glas : les Fédérés s'y retranchent, les obus versaillais achèvent le travail. La salle brûle en 1871.

Noms successifs du lieu

  • 1720 — 1762 Cimetière protestant réservé aux étrangers, sous la Régence de Philippe II d'Orléans
  • 1781 — 1790 Théâtre de l'Opéra — construit en 65 jours par Nicolas Lenoir pour Marie-Antoinette
  • 1791 — 1794 Opéra de Paris / Théâtre de la République et des Arts / Théâtre des Amis de la Patrie
  • Début XIXe siècle — 1871 Théâtre de la Porte Saint-Martin — haut lieu du drame romantique, puis ambulance (1870) et ruines (1871)
  • Après 1871 Théâtre de la Porte Saint-Martin — reconstruit et rouvert

Toponymie — boulevard Saint-Martin

boulevard Saint-Martin
Voisinage de la rue Saint-Martin.
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Événements à cette adresse

13 événements · 1720 — 1897
Théâtre de la Porte-Saint-Martin
Le 28 décembre 1897, au théâtre de la Porte-Saint-Martin, Constant Coquelin crée Cyrano de Bergerac, d’Edmond Rostand. La France de la revanche et de l’affaire Dreyfus s’offre un Gascon qui se bat seul contre cent : le…

Le 28 décembre 1897, au théâtre de la Porte-Saint-Martin, Constant Coquelin crée Cyrano de Bergerac, d’Edmond Rostand. La France de la revanche et de l’affaire Dreyfus s’offre un Gascon qui se bat seul contre cent : le panache fait recette.

Au n° 18 du boulevard Saint-Martin, le théâtre construit en 1781 pour l’Opéra est devenu, dans les années 1830, la scène du drame romantique. En mai 1871, les communards s’y retranchent, et les obus versaillais l’incendient pendant la Semaine sanglante. L’architecte Oscar de la Chardonnière l’a reconstruit au même emplacement ; le sculpteur Jacques-Hyacinthe Chevalier a orné la nouvelle façade de figures de la Tragédie, du Drame et de la Comédie. Devant, le trottoir est resté à son niveau d’origine, jusqu’à deux mètres environ au-dessus de la chaussée, dont on a plusieurs fois adouci la pente.

Gravure : portrait d'Edmond Rostand, moustache relevée, en redingote
Edmond Rostand à vingt-neuf ans, au temps de la création de Cyrano (L'Illustration, 8 janvier 1898) — auteur inconnu — domaine public (Wikimedia Commons)

Edmond Rostand a vingt-neuf ans lorsqu’il s’empare de Savinien de Cyrano de Bergerac, écrivain libertin du XVIIe siècle, pour en faire un Gascon au nez démesuré, bretteur et poète. Constant Coquelin, dit Coquelin aîné, ancien sociétaire de la Comédie-Française, s’enthousiasme et pousse l’auteur à tailler le rôle à sa mesure. La Comédie-Française voudrait attendre deux ou trois ans ; Rostand refuse. Coquelin, qui dirige la Porte-Saint-Martin avec son fils Jean, futur Ragueneau de la pièce, cherche un commanditaire ; l’épouse de l’auteur, la poétesse Rosemonde Gérard, apporte deux cent mille francs-or.

Le pari paraît perdu d’avance : un drame historique en vers, en cinq actes, avec une cinquantaine de personnages et une scène de bataille, quand le public court aux vaudevilles de Feydeau et de Courteline et que le naturalisme est à l’honneur avec Ibsen, Strindberg ou Tchekhov. Rostand s’excuse auprès de Coquelin : « Ah ! pardonnez-moi, mon ami, de vous avoir entraîné dans cette désastreuse aventure. » La première, le 28 décembre, le dément. Entre deux actes, le ministre de l’Instruction publique, Alfred Rambaud, rejoint l’auteur en coulisses et épingle sa propre Légion d’honneur sur sa poitrine : « Je me permets de prendre un peu d’avance. » Le 6 janvier, le président Félix Faure vient voir la pièce en famille. La République officielle adopte le panache.

Gravure : Cyrano assis dans un fauteuil sous un grand arbre, le bras levé, Roxane agenouillée près de lui
Coquelin en Cyrano dans l'avant-dernière scène de la pièce, au dernier acte, dans le parc du couvent où Roxane s'est retirée (L'Illustration, 8 janvier 1898) — auteur inconnu — domaine public (Wikimedia Commons)

Pourquoi ce succès ? La pièce, disent nombre de commentateurs, vient à point pour rendre le moral à une France traumatisée par la perte de l’Alsace-Lorraine et hantée par l’esprit de revanche. Le pays sort de l’aventure boulangiste et du scandale de Panama, qui a ruiné 85 000 personnes ; les attentats anarchistes ont valu les « lois scélérates » ; un capitaine juif, Alfred Dreyfus, est au bagne pour une trahison qu’il n’a pas commise, et les propos antisémites fusent. Dans Le Temps du 3 janvier, le critique Francisque Sarcey se réjouit d’être enfin « débarrassés et des brouillards scandinaves et des études psychologiques trop minutieuses et des brutalités du drame réaliste ». Seize jours après la première, le 13 janvier 1898, Émile Zola publie « J’accuse… ! » dans L’Aurore : une autre France entre en scène.

Prévue pour une semaine, la pièce est jouée quatre cents fois jusqu’en mars 1899 ; pour la seule année 1898, elle rapporte 2 286 000 francs, une recette qu’aucun théâtre n’avait atteinte. Le texte se vend à 150 000 exemplaires, et le commerce s’empare du héros : vins, fromages, savons et bonbons Cyrano. Rostand entre à l’Académie française en 1901 ; la Comédie-Française, qui voulait attendre deux ou trois ans, n’inscrit Cyrano à son répertoire qu’en 1938.

Inscrit monument historique en 1992, le théâtre de la Porte-Saint-Martin joue toujours au 18 boulevard Saint-Martin. On y arrive par le trottoir haut perché, devant la façade de 1873, élevée sur les ruines de la Semaine sanglante.

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18 boulevard Saint Martin — 10e arr.
Bâtiment remarquable (théâtre de la Porte-Saint-Martin)
La salle élevée en 1781 pour l'Opéra, devenue théâtre de la Porte-Saint-Martin, est incendiée pendant la Semaine sanglante. L'architecte Oscar de la Chardonnière la reconstruit au même emplacement et confie au sculpteur Jacques-Hyacinthe Chevalier la nouvelle façade, ornée de figures de la Tragédie, du Drame et de la Comédie. Le théâtre rouvre le 28 septembre 1873 avec Marie Tudor de Victor Hugo. Le 28 décembre 1897, la salle voit la création de Cyrano de Bergerac, d'Edmond Rostand.
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18 boulevard Saint Martin — 10e arr.
18 boulevard Saint Martin — 10e arr.
Théâtre de la Porte St Martin — Ambulance pendant le Siège de Paris
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Personnage(s) : Marie Laurent
18 boulevard Saint Martin — 10e arr.
Théâtre de la Porte St Martin
Lectures publiques des "Châtiments" dont la recette sert à financer des canons
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Personnage(s) : Victor Hugo
18 boulevard Saint Martin — 10e arr.
Théâtre de la Porte St Martin — Club de la Porte St Martin (modéré)
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18 boulevard Saint Martin — 10e arr.
18 boulevard Saint Martin — 10e arr.
Opéra de Paris
Arrêt du cortège qui emmène la dépouille de Voltaire au Panthéon devant le Théâtre de la Porte St Martin, devenu officiellement "Opéra de Paris" entre 1791 et 1794
Emplacement : emplacement du théâtre de la Porte St Martin
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Personnage(s) : Voltaire
18 boulevard Saint Martin — 10e arr.
Opéra de Paris
Un dimanche soir de juillet 1789, le plus jeune théâtre de Paris — bâti en deux mois pour distraire la cour — éteignit ses lustres sur l'injonction de la rue. Sur le boulevard Saint-Martin, au numéro 18, se dresse depuis…

Un dimanche soir de juillet 1789, le plus jeune théâtre de Paris — bâti en deux mois pour distraire la cour — éteignit ses lustres sur l'injonction de la rue.

Sur le boulevard Saint-Martin, au numéro 18, se dresse depuis huit ans une salle qui n'aurait jamais dû exister si vite. En 1781, l'incendie de l'opéra du Palais-Royal avait laissé l'Académie royale de musique sans toit. On rebâtit alors, jour et nuit, en deux mois à peine, une salle de dix-huit cents places sur les plans de Nicolas Lenoir. Le 27 octobre 1781, l'Opéra y donnait déjà Adèle de Ponthieu de Piccinni. C'est là, sur les Grands Boulevards, que la cour venait applaudir Gluck, Sacchini et Salieri.

Le samedi 11 juillet 1789, Louis XVI renvoie Necker, le ministre populaire. La nouvelle atteint Paris le lendemain matin, un dimanche. Au Palais-Royal, Camille Desmoulins monte sur une table du café de Foy et harangue la foule. On court alors chez Curtius, le montreur de figures de cire de la galerie de Montpensier. On y saisit les bustes de Necker et du duc d'Orléans, qu'on drape de noir et qu'on promène en cortège, tête nue, à travers la ville.

Le deuil, ce jour-là, se veut public — et il n'admet pas de spectacle. Dans l'après-midi, des groupes vont d'un théâtre à l'autre faire cesser les représentations. Sur les boulevards, l'Opéra du numéro 18 n'y échappe pas. La foule en ferme les portes ; les carrosses des courtisans venus pour la soirée sont hués, refoulés. Le graveur Jean-Louis Prieur en fixera la scène pour ses Tableaux historiques de la Révolution française : sous les colonnes de la salle, le peuple baisse le rideau à la place des machinistes. On ne joue pas quand Necker s'en va.

Pendant ce temps, à l'autre bout de Paris, la journée tourne au sang. Place Louis XV — l'actuelle Concorde —, le Royal-Allemand du prince de Lambesc charge les manifestants ; les bustes de cire sont les premières cibles, avant les hommes. Le soir même, cavaliers et gardes-françaises s'affrontent sur les boulevards. Deux jours plus tard, la Bastille tombait.

Le théâtre, lui, survécut à la Révolution qu'il avait vue commencer sur son perron. L'Opéra quitta le boulevard Saint-Martin le 9 thermidor an II — le jour même de la chute de Robespierre — pour la rue de Richelieu. La salle prit alors le nom de Théâtre de la Porte-Saint-Martin. Incendiée pendant la Semaine sanglante, le 25 mai 1871, elle fut rebâtie deux ans plus tard sur le même emplacement. Vous passez aujourd'hui devant le 18, boulevard Saint-Martin sans y penser : c'est là, sous d'autres pierres mais au même endroit, que le public de l'Opéra fut prié, un soir, de rentrer chez lui.

Emplacement : emplacement du théâtre de la Porte St Martin
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Personnage(s) : Jacques Necker
18 boulevard Saint Martin — 10e arr.
Théâtre de l'Opéra (1791) — Théâtre des Arts (1793) — Académie royale de Musique — Salle de l'Opéra de Paris (la 7ème)
L'Opéra s'installe à la Porte St Martin ; la salle est construite en 65 jours pour satisfaire un caprice de Marie-Antoinette ; une des origines de son surnom : "Madame Déficit". Futur théâtre de la Porte St Martin
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18 boulevard Saint Martin — 10e arr.
Cimetière protestant
Emplacement : emplacement du théâtre
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Personnage(s) : Philippe II d'Orléans
18 boulevard Saint Martin — 10e arr.
Opéra de Paris
Le Théâtre de la République et des Arts, rebaptisé Théâtre des amis de la Patrie pendant la Révolution
Emplacement : emplacement du théâtre de la Porte St Martin
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18 boulevard Saint Martin — 10e arr.
18 boulevard Saint Martin — 10e arr.

Aujourd'hui

Le théâtre, reconstruit après l'incendie de la Commune, fonctionne toujours au 18 boulevard Saint-Martin. Sa belle façade néoclassique accueille une programmation de théâtre privé. On peut encore lire dans la pierre l'empreinte de ses vies successives — de l'Opéra royal au berceau du romantisme français.

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