Victor Hugo intervient pour sauver quatre insurgés réfugiés dans un grenier

Grenier où sont réfugiés des Insurgés

Victor Hugo, Histoire d'un crime

Au numéro 12, entre les murs d'une maison qu'il connaît mieux que personne, quatre hommes attendent qu'on vienne les fusiller — ou les sauver.

Le 26 juin 1848, les barricades du Marais sont tombées. Celles de la rue du Pont-aux-Choux, de la rue Saint-Claude, de la rue Saint-Louis ont cédé sous les assauts de la Garde nationale et de la Mobile. La bataille est finie. La chasse commence. Les soldats fouillent les maisons, les caves, les greniers. Ils cherchent les insurgés, et quand ils les trouvent, la procédure est expéditive.

Quatre hommes qui ont tenu les barricades du quartier ont réussi à s'échapper. Ils se sont réfugiés au 12 rue Sainte-Anastase, à deux cents mètres de la place Royale, dans un grenier où une femme les cache au péril de sa vie. Les gardes nationaux et les mobiles rôdent dans la rue. C'est une question d'heures.

Hugo apprend leur situation. Il est représentant du peuple — élu député de Paris trois semaines plus tôt, le 4 juin. Il fait partie des soixante parlementaires que l'Assemblée constituante a envoyés sur les barricades avec mission de « porter partout des paroles de paix, prévenir l'effusion du sang et arrêter la guerre civile ». Depuis trois jours, il parcourt les rues du Marais sous les balles. Le 25, boulevard Beaumarchais, il a tenté de faire cesser le feu à l'angle de la rue d'Angoulême — une fusillade l'a accueilli, criblant de balles une tourelle derrière lui.

Le 12 rue Sainte-Anastase n'est pas un immeuble quelconque pour Victor Hugo. C'est là que vit, depuis 1845, Juliette Drouet — sa maîtresse, sa confidente, la femme qui recopie ses manuscrits et à qui il rend visite chaque jour depuis la place Royale toute proche. Il connaît l'escalier, la cour, les étages. La « femme courageuse » qui cache les quatre insurgés — Hugo ne la nomme pas dans ses écrits — vit dans le même bâtiment que Juliette.

Hugo intervient. Il use de son écharpe de représentant, de son nom, de son autorité naissante. Les quatre hommes sont sauvés.

Autour de lui, le quartier est un champ de ruines. Sa propre maison de la place Royale a été incendiée — sa famille s'est réfugiée chez un voisin, sous les arcades. Quatorze balles ont frappé sa porte cochère. Un soldat de la ligne a été tué dans sa cour. Hugo le note dans Choses vues avec la précision sèche du témoin : « On voit encore la traînée de sang sur les pavés. »

La répression fait entre trois et cinq mille morts. Les survivants seront déportés en Algérie par milliers. Hugo, qui a combattu du côté de l'ordre pendant ces trois journées, en sortira changé. C'est juin 1848 qui fait de lui l'adversaire irréconciliable de la peine de mort, de la misère et de la raison d'État — celui qui prononcera, un an plus tard, le grand discours sur la misère à l'Assemblée nationale, et qui paiera de vingt ans d'exil son refus du coup d'État de décembre 1851.