Ils étaient venus sans armes, en habits du dimanche, protester contre un couvre-feu qui ne visait qu'eux ; on les a matraqués, noyés, et la France a mis quarante ans à admettre que cela avait eu lieu.
Le 5 octobre 1961, le préfet de police Maurice Papon annonce l'instauration d'un couvre-feu à Paris. Il ne s'applique qu'à une catégorie de la population : les "Français musulmans d'Algérie," qui ont interdiction de circuler entre vingt heures trente et cinq heures trente du matin. Ils sont français en droit, puisque l'Algérie est constituée de départements français. Le couvre-feu est donc une mesure raciale prise contre des citoyens.
La Fédération de France du FLN appelle à manifester pacifiquement. La consigne est stricte : aucune arme, pas même un canif ; les hommes viendront en costume, avec leurs femmes et leurs enfants.
Le 17 octobre 1961, entre vingt et trente mille Algériens convergent vers les Grands Boulevards, la place de l'Étoile, le boulevard Saint-Michel, sortant des bidonvilles de Nanterre et des foyers de banlieue. Ils sont désarmés.
La répression est immédiate et d'une brutalité extrême. Les policiers chargent à la matraque et au bâton, tirent, frappent à mort dans les cars et dans les cours de commissariats. Des hommes sont jetés à la Seine du pont Saint-Michel et du pont de Neuilly. Des corps seront repêchés pendant des semaines en aval. Plus de onze mille manifestants sont arrêtés et parqués au Palais des Sports, au stade Pierre-de-Coubertin et au Vélodrome d'Hiver, dix-neuf ans après la rafle de juillet 1942 au même endroit.
Le bilan officiel de l'époque annonce trois morts. Les historiens l'estiment aujourd'hui entre plusieurs dizaines et deux cents. Le chiffre exact restera inconnu.
Le lendemain, la presse reprend la version préfectorale. Les inscriptions "Ici on noie les Algériens" apparaissent sur les quais. Les archives resteront fermées, les dossiers détruits, l'affaire enterrée par l'amnistie de 1962. Il faudra attendre les années 1990 pour que l'histoire s'écrive, et 2012 pour qu'un président de la République reconnaisse les faits.
Maurice Papon sera condamné en 1998, non pour ce massacre, mais pour sa participation à la déportation des Juifs de Bordeaux.
Le 22 février 1358, Paris bascule. Depuis des mois, la ville gronde : guerre de Cent Ans, rançon du roi Jean le Bon prisonnier en Angleterre, impôts écrasants, disette. Au cœur de cette crise, le prévôt des marchands Étienne Marcel prend la tête d’une opposition bourgeoise au dauphin Charles, futur Charles V, soupçonné de protéger les grands seigneurs et de faire payer au « menu peuple » le prix de la défaite.
Ce jour‑là, les représentants des métiers et des quartiers se rassemblent près du Palais de la Cité, autour du prieuré Saint‑Éloi / Saint‑Martial, qui sert de point de rencontre aux notables parisiens. De là part la colonne des bourgeois en armes, reconnaissables à leurs chaperons aux couleurs de la ville. Ils pénètrent dans le Palais, forcent l’accès au dauphin et font irruption dans la salle où se tient le conseil.
La scène est brutale : sous la pression de Marcel et des siens, deux proches du prince, les maréchaux de Champagne et de Normandie, sont massacrés sous ses yeux. Le dauphin, terrorisé, est contraint d’endosser le chaperon parisien, signe de sa soumission momentanée à la ville insurgée. Pour Marcel et ses partisans, il s’agit de briser l’entourage jugé coupable de la banqueroute du royaume et d’imposer une monarchie contrôlée par les États et par la capitale.
Cette journée marque l’apogée mais aussi le début de la chute d’Étienne Marcel. En s’attaquant directement au dauphin et à son conseil, il franchit un seuil que beaucoup de Parisiens hésiteront ensuite à assumer. Quelques mois plus tard, le retournement d’alliance et l’assassinat de Marcel aux portes de Paris mettront fin à cette première révolution urbaine manquée.
[L’église Saint‑Martial n'existant plus, l'emplacement est approximatif; on mentionne aussi 3 boulevard du Palais]