Le jour de la visite de Richard Nixon à Paris, au tournant des années 1970, la rue Scribe ne ressemble plus au tranquille couloir bourgeois qui longe l’Opéra. Au numéro 11, les bureaux d’American Express, symbole très visible de la présence économique américaine, sont pris pour cible par des militants d’extrême gauche, notamment proches de la Gauche prolétarienne. La colère vise autant la guerre du Vietnam que le rôle des grandes firmes dans la mondialisation capitaliste.
Un commando pénètre dans les locaux ou attaque les vitrines : glaces brisées, matériel dégradé, tracts et slogans dénonçant l’« impérialisme yankee » ou la « banque des riches touristes » se répandent dans le hall. L’action est pensée comme un « coup » : frapper une enseigne mondiale, en plein centre de Paris, le jour où le président des États‑Unis foule le sol français, pour montrer qu’il existe une opposition radicale, au‑delà des manifestations encadrées. Les dégâts sont surtout matériels, mais le geste vise le symbole : à travers American Express, c’est l’alliance entre pouvoir politique américain et grands intérêts financiers qui est visée.
Pour les militants maoïstes, ce type d’opération relève de la « propagande par le fait » : un petit groupe, beaucoup de bruit, et un message simple – la guerre au Vietnam et l’emprise des multinationales ne passeront pas sans résistance. Pour les autorités, au contraire, il s’agit d’un épisode de dérive violente justifiant surveillances, poursuites et discours sur le « terrorisme ». La façade du 11 rue Scribe, un temps bardée de planches, garde ainsi la trace fugace d’un moment où, à deux pas de l’Opéra, la contestation de l’ordre mondial s’est attaquée aux vitrines d’un des emblèmes les plus visibles de l’Amérique en voyage.
Des militants du Comité Viêt Nam National, le CVN, s'attaquent au siège de l'American Express ; la répression qui s'ensuit donnera naissance au "Mouvement du 22 mars", point de départ de Mai 68
Le 20 mars 1968, une poignée de militants du Comité Viêt Nam National se présentent au 11 rue Scribe, siège parisien de l'American Express. L'idée est simple : l'Amérique bombarde le Viêt Nam, l'American Express représente l'Amérique, les vitres de l'American Express représentent l'American Express. Ils brisent les vitrines.
La police interpelle plusieurs participants, dont Xavier Langlade. C'est cet acte de répression qui va tout déclencher. À Nanterre, des étudiants s'organisent pour exiger la libération des arrêtés. Le 22 mars, ils occupent la salle du conseil de l'université. Le Mouvement du 22 mars est né — et avec lui, Daniel Cohn-Bendit comme figure centrale de ce qui deviendra Mai 68.
Le lien de causalité peut sembler mince : des carreaux cassés rue Scribe, et six semaines plus tard Paris est paralysé. Mais c'est précisément ainsi que fonctionnent les déclencheurs : non par leur ampleur propre, mais par la réaction qu'ils suscitent. La répression de la manifestation anti-américaine fournit aux étudiants de Nanterre le prétexte concret dont ils avaient besoin pour passer de la contestation diffuse à l'action organisée.
Rue Scribe, l'American Express a depuis longtemps oublié l'incident. L'histoire, elle, a retenu la date.