En face du Luxembourg, au 33 de la rue de Tournon, le restaurant Foyot est l'une des tables les plus fréquentées du Paris parlementaire et littéraire de la fin du XIXe siècle. Élégant sans être tape-à-l'œil, il tire son prestige de sa position stratégique : le Sénat est à deux pas, et les sénateurs, les écrivains, les journalistes s'y retrouvent dans une atmosphère feutrée qui sent le pouvoir et l'encre fraîche.
Mais l'adresse a une vie bien plus longue. En 1777, c'est ici que l'empereur Joseph II d'Autriche choisit de loger incognito à son arrivée à Paris, dans ce qui s'appelait alors l'Hôtel de Tréville — une entrée en scène discrète pour le frère de Marie-Antoinette. Un siècle plus tard, sous la Commune de 1871, le restaurant devient un repaire de communards : Gustave Courbet, Jules Vallès et le fougueux Raoul Rigault y tiennent table. Le garçon Louis-Émile Lacord, qui y travaille, sera même élu au Comité central de la Garde nationale. Un soir — date exacte incertaine —, le dandy Robert de Montesquiou-Fézensac provoque un esclandre mémorable en conviant au dîner un Paul Verlaine en guenilles, clochard sublime au milieu des smokings.
Le 5 avril 1894, une bombe anarchiste éclate dans la salle. Plusieurs clients sont blessés, dont le poète Laurent Tailhade assez grièvement. L'ironie est cruelle : Tailhade avait récemment prononcé, au sujet d'un attentat précédent, cette phrase restée célèbre — « Qu'importent les victimes, si le geste est beau ! » Il paiera cet aphorisme d'un œil. En 1923, c'est dans une chambre de l'établissement que s'éteint Raymond Radiguet, à vingt ans, laissant Jean Cocteau inconsolable.
- 1777 Hôtel de Tréville — Joseph II y loge incognito
- 1871 Restaurant Foyot — repaire de communards, Courbet, Vallès, Rigault
- 5 avril 1894 Restaurant Foyot — attentat anarchiste ; Laurent Tailhade blessé
- Fin XIXe – début XXe siècle Restaurant Foyot — table de référence du Paris sénatorial et littéraire
- 1923 Mort de Raymond Radiguet dans une chambre de l'établissement
- Après 1923 Fermeture du restaurant Foyot
Le restaurant Foyot a fermé ses portes dans les années 1930. L'immeuble du 33 rue de Tournon subsiste, sobre façade du 6e arrondissement en lisière du jardin du Luxembourg. Aucune enseigne n'y évoque aujourd'hui la bombe, les communards ou le jeune Radiguet.