Au 37 de la rue du Louvre, à deux pas du palais qui a donné son nom à la voie, un immeuble de presse a traversé le XXe siècle en portant successivement les enseignes de journaux aux destins radicalement opposés. C'est ici que Paris-Soir — l'un des plus grands quotidiens populaires français, tirant à deux millions d'exemplaires à son apogée — installe son siège et son imprimerie dans les années 1920. La rédaction est une galaxie littéraire éblouissante : Robert Desnos y débute caissier avant d'y exercer comme journaliste, Joseph Kessel, Blaise Cendrars, Francis Carco et Antoine de Saint-Exupéry y signent des reportages, tandis qu'Albert Camus et Pascal Pia en sont secrétaires de rédaction en 1940.
La guerre retourne l'adresse comme un gant. Sous l'Occupation, Paris-Soir bascule dans la collaboration ouverte — son plus fort tirage date de 1941 — pendant que, dans les ateliers mêmes, des typographes résistants impriment clandestinement Les Lettres françaises de Claude Morgan et Jean Paulhan. Un agent de l'Orchestre rouge, Emmanuel Mignon, y travaille sous couverture. Louis-Ferdinand Céline, lui, écrit pour Paris-Midi, l'autre titre logé dans l'immeuble, ouvertement collaborationniste.
À la Libération, les fantômes s'en vont, les drapeaux changent. En quelques semaines, le bâtiment accueille successivement Ce Soir d'Aragon et Jean-Richard Bloch, Libération d'Emmanuel d'Astier de la Vigerie et Front national. Puis L'Humanité s'y installe durablement : c'est là qu'en 1953 éclate la querelle autour du portrait de Staline par Picasso jugé irrévérencieux, et que la photo du défunt secrétaire général est affichée en grand sur la façade à sa mort.
- 1924 Siège et imprimerie du journal Paris-Soir
- 1928 Siège du journal Paris-Midi (également logé dans l'immeuble)
- 1940 — 1944 Paris-Soir collaborationniste ; imprimerie clandestine des Lettres françaises
- 1944 Siège successif de Ce Soir, Libération et Front national à la Libération
- 1945 — 1955 Siège de L'Humanité et des Lettres françaises
L'immeuble du 37 rue du Louvre appartient aujourd'hui au patrimoine bâti ordinaire du quartier des Halles, sans marquage mémoriel visible lié à son passé de presse. Les rédactions ont depuis longtemps migré ; rien n'y rappelle au passant la galaxie de plumes et de résistants qui ont fréquenté ces ateliers.