La rue du Louvre n'est pas une vieille rue : elle s'est taillée dans l'épaisseur des îlots parisiens par deux décrets du Second Empire, en 1853 et 1860, prolongée ensuite par étapes jusqu'en 1906, quand son dernier tronçon, au-delà de la rue d'Argout, achève de relier la rue de Rivoli au carrefour des rues du Mail et Montmartre. Son nom est limpide — le voisinage du Palais du Louvre — mais il recouvre un territoire bien plus ancien. Sous le trottoir du n° 11–13 sommeillent les vestiges d'une tour de l'enceinte de Philippe Auguste, construite aux alentours de 1190 : la rue est neuve, le sol est médiéval.
Avant le percement, ces parcelles grouillaient d'usages. Au n° 15 siégeait la puissante Ferme générale, chargée de collecter les impôts du royaume sous l'Ancien Régime, puis les Messageries générales, qui fusionnèrent avec les anciennes Messageries royales pendant le Directoire. C'est aussi là qu'en juillet 1830, dans les locaux d'un journal que Jules de Polignac venait de faire interdire, une poignée de journalistes et d'opposants se rassemblent — étincelle parmi d'autres des Trois Glorieuses. Au n° 19, Casimir Perier reçoit les députés de l'opposition au début de l'insurrection, mais laisse — détail révélateur de l'homme — des jeunes gens venus l'acclamer se faire sabrer devant sa porte. En 1871, un certain Prieur de la Comble met le feu à ses propres immeubles du n° 8 pendant la Semaine sanglante, espérant faire jouer l'assurance : Paris brûle, et les opportunistes ne manquent pas.
Le 37 rue du Louvre mérite à lui seul une notice. L'immeuble Paris-Soir est, entre les deux guerres, un carrefour de plumes : Robert Desnos y est caissier avant d'y signer des chroniques, Roger Vailland y est recruté par Pierre Lazareff, Blaise Cendrars, Francis Carco et Joseph Kessel y collaborent. En 1940, Albert Camus et Pascal Pia y arrivent comme secrétaires de rédaction — avant que le journal ne bascule dans la collaboration. Mais dans les ateliers du même immeuble, des typographes impriment clandestinement Les Lettres françaises. À la Libération, l'adresse change d'enseigne plusieurs fois en quelques semaines — Ce Soir, Front national, le premier Libération — avant que L'Humanité ne s'y installe durablement, non sans éclat : en 1953, le portrait de Staline par Picasso, jugé irrévérencieux, y déclenche une bataille interne mémorable.