L'Hôtel de Ville en 1871
Trois inconnus se présentent au Comité de Sûreté générale et demandent une entrevue particulière avec Aminthe Dupont. Ils n'y vont pas par quatre chemins.
Le 25 ou le 26 avril 1871 — Gaston Da Costa, secrétaire de Rigault et témoin direct, hésite lui-même sur le jour —, trois hommes se présentent au Comité de Sûreté générale, à l'Hôtel de Ville. Parmi eux, un certain Bayer, ex-colonel au service de la Pologne insurgée. Ils demandent à voir Aminthe Dupont, délégué à la Sûreté générale depuis le 21 avril.
Après quelques minutes de conversation banale, les visiteurs mettent cartes sur table. Ils demandent à Dupont si, dans le cas d'une dissolution de la Commune, il consentirait à faire partie d'un triumvirat. La répartition est déjà prête : Rossel au département de la Guerre, Charles Gérardin aux relations extérieures pour le soulèvement de la province, Dupont à l'Intérieur réuni aux subsistances. Le général Dombrowski prendrait le commandement en chef de la Garde nationale. Un coup d'État en bonne et due forme, motivé par la conviction que l'assemblée délibérante de la Commune, à force de discussions parlementaires, conduit la Révolution à sa perte.
Dupont refuse net. Le moment est mal choisi, la situation trop critique pour assumer une telle responsabilité. Et il conclut : « Je ne veux voir en vous que des citoyens entraînés par l'excès de leurs bonnes intentions ; j'ignore si vous agissez en votre nom ou si vous m'êtes envoyés ; mais je dois vous prévenir que si j'entends encore parler d'un semblable projet, je vous ferai arrêter immédiatement, vous… et les autres. »
Le soir même, Dupont rapporte l'incident à Rigault, à Trinquet et à Da Costa. La réaction de Rigault est caractéristique : « Il y a peut-être quelque chose à tirer de ces gens-là, surtout si nous parvenons à faire évader Blanqui. Ce sera à voir. En attendant, nous allons les faire surveiller… » Ce qui fut fait.
L'épisode n'a rien d'anecdotique. Dès les premiers jours d'avril, les plus lucides ont compris que le modèle d'une assemblée cumulant pouvoir délibératif et exécutif est un système paralysant en temps de guerre. La proposition de triumvirat n'est pas un caprice d'aventuriers : Rossel est un officier compétent, Dombrowski le meilleur chef militaire de la Commune, Gérardin un élu actif. Mais Dupont, tout autoritaire qu'il soit dans ses convictions, juge les conjurés « pas suffisamment autorisés » pour un tel coup de force — et la situation trop compromise pour y risquer ce qui reste de cohésion.