Deux jours après la chute de la dernière barricade, les soldats de Cavaignac sont encore au 26 boulevard Saint-Ange.
Le 21 juin 1848, l'Assemblée constituante décrète la fermeture des Ateliers nationaux. Cent quinze mille chômeurs parisiens y étaient inscrits. Les décrets prévoient que les hommes valides seront envoyés creuser le canal de la Sauldre en Sologne, ou enrôlés de force dans l'armée. Le 22 juin, l'agitation gagne les faubourgs. Le 23, les premières barricades sont dressées. L'insurrection s'étend sur tout le quart est et nord-est de Paris : du Panthéon au faubourg Saint-Antoine, de la porte Saint-Denis à La Villette. Friedrich Engels décrit la ligne de partage : de Montmartre à la porte Saint-Denis, puis rue Saint-Denis jusqu'à la Seine, puis rue Saint-Jacques jusqu'aux barrières. À l'est : les ouvriers. À l'ouest : la bourgeoisie et ses renforts.
Le 24 juin, l'Assemblée délègue tous les pouvoirs exécutifs au général Cavaignac. Il dispose de 25 000 soldats, 17 000 gardes nationaux de province, 15 000 gardes mobiles. En face : des dizaines de milliers d'insurgés armés de fusils, de vieux mousquets, de piques et de ce que les uns et les autres ont pu trouver ou fabriquer. La poudre est précieuse. Des réseaux de soutien s'organisent dans les faubourgs, parfois dans les maisons les plus ordinaires.
Au 26 boulevard Saint-Ange — aujourd'hui boulevard de la Chapelle — vivent Guérin et sa femme. La Chapelle n'est pas encore Paris : c'est une commune ouvrière au nord de la barrière, peuplée de tanneurs, de tisserands, de maçons, de journaliers. Le couple fabrique de la poudre pour les insurgés. Ils la font passer dans Paris.
Le 26 juin, la dernière barricade du faubourg Saint-Antoine tombe. L'insurrection est écrasée. Les estimations divergent : entre trois mille et cinq mille insurgés tués pendant les combats, environ 1 500 fusillés sans jugement dans les jours qui suivent. Vingt-cinq mille arrestations. Onze mille condamnations à la prison ou à la déportation en Algérie. L'état de siège ne sera levé que le 19 octobre 1848.
Le 28 juin, deux jours après la capitulation, les soldats se présentent au 26 boulevard Saint-Ange. Guérin et sa femme sont arrêtés.
Karl Marx analyse les journées de Juin dans Les Luttes de classes en France (1850) comme « l'événement le plus formidable dans l'histoire des guerres civiles en Europe » — le premier affrontement ouvert où le prolétariat apparaît en face de la bourgeoisie non plus comme allié mais comme ennemi de classe. Ce n'est plus une révolution pour la République : c'est une révolution contre l'ordre bourgeois que la République vient d'installer. Les Guérin, leur atelier de fortune, leur poudre — c'est l'infrastructure anonyme de cette guerre-là.
La base de données des 11 662 inculpés de juin 1848, établie par Jean-Claude Farcy, comprennent des couples comme les Guérin.