Arrivée du premier convoi de rapatriement de communards déportés amnistiés, en gare d’Orléans le 3 septembre 1879.
Dessin de Vierge Le Monde Illustré (13-09-1879, 23e année, n° 1172, p.165)
Ils avaient quitté Paris sous les balles de Versailles ; ils y reviennent sous les lampions d'une foule qui n'a pas oublié.
Le 3 septembre 1879, à quatre heures du matin, le premier train ramenant des amnistiés de la déportation en Nouvelle-Calédonie entre en gare d'Austerlitz. Une foule nombreuse, estimée à plusieurs dizaines de milliers de personnes selon les témoignages du temps, est venue les attendre malgré l'heure. C'est une nuit blanche d'émotion collective dans ce quartier de la Salpêtrière, ce quartier ouvrier de la rive gauche qui avait fourni des bataillons à la Commune.
Huit ans auparavant, en mai 1871, la "Semaine sanglante" avait mis fin à la Commune de Paris. Les versaillais avaient fusillé entre dix et trente mille communards selon les estimations. Quelque quarante mille personnes avaient été arrêtées et jugées par des conseils de guerre ; des milliers avaient été condamnées à la déportation en Nouvelle-Calédonie, territoire du Pacifique qui servait de bagne républicain. La IIIe République naissante avait hérité de cette répression, et la question de l'amnistie avait divisé ses élites pendant presque une décennie, entre républicains modérés hostiles au retour des "fauteurs de désordre" et gauche radicale qui exigeait la réhabilitation complète.
La loi du 3 mars 1879 accordait une amnistie limitée aux condamnés qui n'avaient pas été reconnus coupables de crimes de sang. Elle excluait les figures les plus emblématiques de la déportation : Louise Michel et Henri Rochefort durent attendre l'amnistie totale de juillet 1880 pour rentrer, accueillis eux aussi par des foules.
Ceux qui arrivent ce 3 septembre 1879 sont des inconnus : des ouvriers, des artisans, des employés, des femmes parfois, qui avaient défendu les barricades ou travaillé pour les commissions de la Commune sans avoir tiré sur un otage. Huit ans de Calédonie : la chaleur, la malaria, la séparation d'avec les familles, l'humiliation de la condition de relégué. Plusieurs dizaines de milliers de Parisiens sur les quais d'Austerlitz à quatre heures du matin pour leur dire qu'ils n'étaient pas oubliés.
Cette scène est l'une des plus émouvantes de l'histoire sociale parisienne du XIXe siècle. Elle marque aussi une date politique : la IIIe République, née de la défaite de 1870 et de la répression de 1871, commence à se réconcilier avec sa gauche ouvrière. Le premier numéro de "L'Humanité" est encore loin (1904), le Parti socialiste encore à naître. Mais sur les quais de la gare d'Austerlitz, quelque chose recommence.