Photographie de Léon Trotsky parue en couverture du magazine « Prozhektor » en janvier 1924.
Un café ordinaire du boulevard Saint-Marcel abrite, en ce mois de septembre 1916, la vigie secrète d'une police qui surveille sans comprendre ce qu'elle voit.
L'été 1914 a chassé Trotski de Vienne. L'ancien président du soviet de Pétersbourg, en exil depuis dix ans, arrive à Paris en novembre, accrédité comme correspondant de guerre du journal ukrainien Kievskaya Mysl. Il s'installe dans le 13e arrondissement avec sa femme Natalia Sedova et ses deux fils, Liova et Serguei, dans le quartier de la Salpêtrière. C'est une existence de militant intellectuel : articles, réunions, polémiques avec les socialistes français qui ont voté les crédits de guerre en août 1914.
Dès l'été 1915, Trotski co-dirige avec Martov le journal internationaliste Nashe Slovo, imprimé à Paris, distribué dans toute l'émigration russe. Le ton est sans équivoque : la guerre est une boucherie impérialiste, les travailleurs n'ont aucune patrie à défendre. Cette ligne, que partagent les délégués de Zimmerwald réunis en septembre 1915, embarrasse les autorités françaises. Le gouvernement de l'Union sacrée tolère mal qu'un étranger distribue, depuis Paris, une presse hostile à la mobilisation.
Un café du 57 boulevard Saint-Marcel sert alors de poste d'observation à des agents de la Préfecture de police. De là, ils ont vue sur le domicile de la famille Trotski au 25 de la rue Oudry, à quelques pas. Ils notent les allées et venues, consignent les visites, dressent les listes des camarades qui montent à l'appartement. Le dossier s'épaissit tout au long de l'année 1916. Le gouvernement tsariste, par ses agents à Paris, fait pression sur le Quai d'Orsay : Trotski est un agitateur dangereux, un obstacle à la cohésion des alliés.
Le 14 septembre 1916, la surveillance se resserre. Le lendemain, l'ordre d'expulsion tombe. Trotski est arrêté et conduit vers la frontière espagnole. Depuis la Catalogne, il gagnera les États-Unis, puis, en avril 1917, la Russie en révolution.
L'épisode illustre la mécanique ordinaire de la répression politique en temps de guerre : non pas un dispositif exceptionnel, mais la routine des commissariats, le circuit des notes de bas de page qui finissent par décider du sort d'un homme. Ce n'est pas un tribunal qui expulse Trotski, c'est un dossier, constitué feuille après feuille dans un café du 13e, transmis jusqu'aux cabinets ministériels.
Dans Ma vie, Trotski écrira que ses années parisiennes ont été décisives pour la maturation de sa pensée internationaliste. Le café du boulevard Saint-Marcel n'y figure que comme décor d'une comédie policière, dont les acteurs ne savaient pas encore qu'ils assistaient au premier acte d'octobre.