Louise Michel (1833-1905) lors de la révolte pour le pain 9 mars 1883, anonyme
Dans le box de la Cour d'assises de la Seine, une femme en noir se lève : elle ne plaide pas l'innocence, elle revendique le pillage.
Le 9 mars 1883, l'esplanade des Invalides accueille un rassemblement de sans-travail organisé par la chambre syndicale des menuisiers. Plusieurs centaines d'ouvriers au chômage s'y pressent dans le froid. Louise Michel est là, comme toujours quand la misère déborde dans la rue. Depuis la Commune, depuis la déportation en Nouvelle-Calédonie et le retour triomphal de 1880, elle est devenue la figure la plus visible du mouvement révolutionnaire parisien — et la plus surveillée.
Ce jour-là, elle improvise un geste qui va marquer l'histoire du mouvement ouvrier : elle fixe un vieux jupon noir sur un manche à balai et brandit ce drapeau de fortune à la tête du cortège. C'est la première apparition du drapeau noir dans une manifestation en France. Le symbole, qui deviendra l'emblème de l'anarchisme international, naît ainsi d'un chiffon et d'un manche à balai dans les mains d'une ancienne institutrice.
Le cortège s'ébranle. Les manifestants descendent vers le faubourg Saint-Germain. La colère et la faim font le reste : trois boulangeries sont pillées, rue du Four, rue des Canettes, boulevard Saint-Germain. Les vitrines volent, le pain est distribué. Aux côtés de Louise Michel, Émile Pouget — futur fondateur du Père Peinard — participe à l'action. L'affaire tourne à l'émeute de la faim, brève et brutale.
Les arrestations suivent. Louise Michel est inculpée d'« excitation au pillage ». Son procès s'ouvre le 21 juin 1883 devant la Cour d'assises de la Seine, au Palais de Justice. L'accusée refuse tout avocat. Elle assure elle-même sa défense et transforme le box en tribune. Elle ne nie rien, ne regrette rien. Elle interpelle les jurés : « Ce n'est pas nous qu'on poursuit, c'est le parti anarchiste que l'on poursuit en nous. » Elle explique que le vrai crime est la misère, que les affamés qui prennent du pain ne sont pas des voleurs mais des victimes d'un ordre social qui les condamne à crever.
Le 22 juin, le verdict tombe : six ans de réclusion et dix ans de surveillance de haute police. La sévérité de la peine confirme ce que Louise Michel proclame — c'est bien un procès politique. Le pouvoir républicain, qui se veut héritier de 1789, envoie en prison celle qui a pris la misère au mot. Les boulangeries pillées de la rue du Four n'étaient qu'un prétexte ; ce que la République ne supporte pas, c'est cette femme debout qui refuse de courber la tête et qui dit tout haut ce que la rue pense tout bas.
Louise Michel entre à la prison de Saint-Lazare, puis sera transférée à Clermont. Elle ne sortira qu'en janvier 1886, graciée par le président Grévy sous la pression de l'opinion. Elle reprendra aussitôt ses activités militantes, comme si ces trois années de cellule n'avaient été qu'une parenthèse.
Sur le manche à balai de l'esplanade des Invalides, le jupon noir claque encore.