Long d'à peine 220 mètres mais large de 30, le boulevard du Palais relie les deux bras de Seine en traversant l'île de la Cité de part en part — du quai de l'Horloge et du quai de la Corse au nord, jusqu'au quai du Marché-Neuf et au quai des Orfèvres au sud. Son nom, donné par arrêté du 19 août 1864 dans le grand mouvement haussmannien de refonte de la voirie parisienne, dit simplement ce qu'il voit : il longe et dessert le Palais de Justice. Avant cela, on l'appelait rue de la Babillerie — la rue des bavards, des plaideurs, des crieurs — puis boulevard de Sébastopol, dans l'élan patriotique de la guerre de Crimée.
Mais l'histoire qui compte ici est bien plus ancienne. C'est au n° 4 que tout se noue, depuis les Romains. En 358, le général Julien s'installe dans le palais de la Cité ; deux ans plus tard, ses soldats le proclament empereur sur ce même emplacement. Son médecin Oribase, questeur du palais, y rédige ce qui passe pour le premier ouvrage écrit et publié à Lutèce. Des siècles durant, le palais capétien — résidence des rois de Philippe IV le Bel à Charles V — concentre le pouvoir : c'est là que Louis IX installe l'institution parlementaire, là que s'élève la salle des gens d'armes qui deviendra la fameuse salle des Pas-Perdus. En 1358, Étienne Marcel y pousse l'affront jusqu'au bout : ses hommes massacrent les conseillers du dauphin dans le palais même, et il coiffe le prince du chaperon rouge et bleu des couleurs de Paris.
La liste des scènes capitales est vertigineuse. En 1618, un incendie ravage entièrement le Palais de Justice — allumé, dit-on, pour faire disparaître les pièces du procès de l'assassin de Henri IV. En 1643, le tout jeune Louis XIV tient son premier lit de justice et fait casser le testament de son père ; en 1655, il revient pour museler le Parlement lors de la séance dite « de la flagellation ». En 1786, la comtesse de La Motte, instigatrice de l'affaire du Collier, y est fouettée et marquée au fer rouge. Et c'est encore ici, en 1788, que Duval d'Éprémesnil résiste à son arrestation et réclame le doublement du Tiers — prélude direct à la Révolution. Le boulevard du Palais n'est pas une rue : c'est une antichambre de l'histoire de France.
Au n° 1 se trouvait jadis la maison d'Étienne Marcel, à l'emplacement du Tribunal de Commerce, et une chapelle du palais construite dès le Moyen Âge et démolie en 1858. Au n° 7, on note la présence du Bal du Prado, et c'est dans ce secteur que le jeune Voltaire résidait au moment de sa première arrestation en 1717. Louis-Auguste Blanqui, Fouquier-Tinville, Omer Talon : les ombres qui hantent ce court boulevard pèsent d'un poids rare.