La Commissariat général aux question juives s'installera á l'ancienne banque L. Louis-Dreyfus, place des Petits-Pères.
Collection German Federal Archives.
L'exclusion des Juifs de l'économie française ne fut pas seulement imposée par l'occupant : elle fut administrée, ligne par ligne, par des fonctionnaires français dans un ministère de la rue de Grenelle.
Le second statut des Juifs, promulgué par Vichy le 2 juin 1941, va bien plus loin que celui d'octobre 1940. Il élargit la définition raciale, généralise l'interdiction professionnelle, impose le recensement obligatoire. Il ouvre la voie à l'aryanisation économique : la spoliation légale des entreprises, des commerces, des immeubles et des comptes appartenant à des Juifs, confiés à des administrateurs provisoires "aryens" qui les liquident ou les revendent.
Le ministère de la Production industrielle et du Travail, installé au 101 rue de Grenelle dans le 7e arrondissement, est l'un des rouages centraux de cette opération. Il travaille en liaison avec le Commissariat général aux questions juives de Xavier Vallat et avec les services allemands du Militärbefehlshaber.
Les hommes qui y passent forment un échantillon de la collaboration technocratique. René Belin, ancien dirigeant syndicaliste de la CGT devenu ministre du Travail de Pétain, a signé les textes qui dissolvent les confédérations syndicales et instituent la Charte du travail. Pierre Pucheu, ancien cadre du comité des forges, devient ministre de l'Intérieur et désignera lui-même les otages communistes à fusiller. François Lehideux, neveu par alliance de Louis Renault, dirige la production industrielle. Jean Bichelonne, polytechnicien réputé pour son intelligence exceptionnelle, organise la mise de l'industrie française au service de l'économie de guerre allemande. Marcel Déat, ancien socialiste passé au fascisme, dirige le Rassemblement national populaire.
Ce sont des gestionnaires. Ils ne se pensent pas en criminels mais en hommes rationnels adaptant la France à une situation qu'ils jugent irréversible. Cette rationalité administrative est précisément ce qui rend la spoliation efficace : elle produit des dossiers, des inventaires, des ventes régulières, des actes notariés.
Des dizaines de milliers d'entreprises et de biens seront spoliés. La restitution, engagée après la Libération, restera partielle. La commission Mattéoli, en 1997, établira l'ampleur du pillage et les responsabilités françaises dans son exécution.