L'Alcazar d'hiver, 10 rue du Faubourg-Poissonnière, 10ème arrondissement, Paris, Brichaut, Albert (vers 1901), photographe, Carnavalet
On imagine mal, aujourd'hui, un bataillon composé d'acteurs de boulevard, de chansonniers, d'artistes lyriques et de souffleurs. C'est pourtant ce que la Commune va mettre sur pied, entre deux réunions d'avril, à l'ombre des lustres de l'Alcazar.
Il ne faut pas confondre. Trois jours plus tôt, Gustave Courbet a rassemblé les peintres, sculpteurs et graveurs dans l'amphithéâtre de l'École de médecine : c'est la Fédération des artistes, celle de la peinture. Ce 16 avril, c'est l'autre monde qui se lève — celui du spectacle. Musiciens de fosse, chanteurs de café-concert, comédiens de l'Ambigu, auteurs dramatiques à gages. William Serman, dans La Commune de Paris, signale deux assemblées à quarante-huit heures d'écart, les 16 et 18 avril, qui forment ensemble la Fédération artistique. L'objet est double : constituer une corporation — mutuelle, entraide, défense des cachets — et lever un bataillon spécifique de la Garde nationale.
La seconde réunion, le 18, se tient à l'Alcazar, le café-concert du 10 rue du Faubourg-Poissonnière. Le directeur des lieux, Goubert, est partie prenante. Saint-Aubin, artiste de l'Ambigu, préside. Le secrétariat échoit à Paul Burani, auteur dramatique de vingt-six ans, futur parolier de Paulus et d'Yvette Guilbert. À ses côtés, on reconnaît Jules Pacra — chanteur, typographe, l'une des figures populaires du Quartier Latin — et l'artiste lyrique J. Arnaud. Pour la partie militaire, Monplot est désigné commandant.
Qu'on ne s'y trompe pas : ces hommes ne jouent pas à la révolution. Pendant les sept semaines qui suivent, ils donnent au Grand-Hôtel des concerts au profit des blessés, montent des spectacles patriotiques, tiennent les barricades quand vient la Semaine sanglante. L'Alcazar fermera ses portes en juin, rouvrira l'année suivante comme si rien ne s'était passé. Plusieurs fédérés artistiques, dont Burani, échapperont de justesse à la répression — pour signer, dans les décennies qui suivent, quelques-unes des chansons qui feront fredonner Paris.

Annonce de la réunion des artistes en vue de la formation de la Fédération artistique, JO du 16 avril 1871, BnF