Il a dix-sept ans et plus un seul pays où il ait le droit de vivre. Le 7 novembre 1938 au matin, il entre à l’ambassade d’Allemagne avec un revolver acheté une heure plus tôt. Deux jours plus tard, le régime nazi tient son prétexte.
Le jeudi 3 novembre 1938, une carte arrive de Pologne pour Herschel Grynszpan. Sa sœur Berta l’a écrite le 31 octobre, à Zbąszyń. Le 27 au soir, raconte-t-elle, un agent est venu chercher toute la famille à Hanovre ; au commissariat, presque tout le quartier attendait déjà ; chacun a reçu dans la main un ordre d’expulsion. « Nous n’avons pas un pfennig. » Deux jours plus tard, un train spécial a conduit les 484 Juifs polonais de Hanovre jusqu’à la frontière, que la Pologne, qui venait de retirer leur nationalité à ceux qui vivaient à l’étranger depuis plus de cinq ans, refusait de leur ouvrir. En deux jours, le Reich en a expulsé quelque dix-sept mille.

Herschel est né à Hanovre en 1921, d’un tailleur polonais installé en Allemagne en 1911. Il n’a jamais été allemand ; son passeport polonais a expiré. Entré en France sans visa au printemps 1937, il vit de ce que lui donne son oncle Abraham, un petit tailleur parisien, pour l’aider à l’atelier. La préfecture lui a refusé un titre de séjour : l’arrêté d’expulsion, notifié le 11 août 1938, a pris effet le 15. Depuis, il se cache dans une chambre de bonne du 8 rue Martel. Le décret-loi du 2 mai 1938 sur la police des étrangers punit ceux qui l’hébergent ; en juillet, à Évian, presque aucun des trente-deux pays réunis n’a voulu ouvrir ses portes aux réfugiés juifs d’Allemagne.
Le vendredi 4 novembre, il lit dans le Pariser Haint, le quotidien yiddish de Paris, le récit de l’expulsion de « douze mille » Juifs polonais. Le dimanche 6, il reproche à son oncle et à sa tante de ne rien faire pour les leurs. « Si tu n’es pas content, tu n’as qu’à partir. » Il part avec un peu plus de trois cents francs et prend une chambre à l’hôtel de Suez, 17 boulevard de Strasbourg, sous le nom d’Heinrich Halter, de Hanovre. Au matin, il écrit au dos d’une photographie de lui : « Mes chers parents, je ne pouvais agir autrement. Que Dieu me pardonne. Mon cœur saigne lorsque j’entends parler de la tragédie des 12 000 Juifs. Je dois protester pour que le monde entier entende mon cri. »
À huit heures et demie, il achète pour deux cent trente-cinq francs un revolver de calibre 6,35 à la coutellerie-armurerie À la Fine Lame, 61 rue du Faubourg-Saint-Martin, en expliquant qu’il doit transporter de fortes sommes pour son père. Puis il gagne la rue de Lille. Au 78, dans l’ancien hôtel de Beauharnais, l’ambassade d’Allemagne, il demande à voir un secrétaire pour lui remettre un document important. On le fait entrer chez Ernst vom Rath, vingt-neuf ans, secrétaire de légation. Les deux hommes s’assoient face à face. Herschel se lève, sort l’arme de sa poche et s’écrie : « Vous êtes un sale boche et au nom de douze mille Juifs persécutés, voici le document ! » Il tire cinq fois. Il ne cherche pas à fuir ; le personnel de l’ambassade le remet à l’agent François Autret, en faction devant la porte. Au commissariat de la rue de Bourgogne, il explique : « J’ai fait cela pour venger mes parents qui sont malheureux en Allemagne. »

Ernst vom Rath meurt le 9 novembre à seize heures trente, à la clinique de l’Alma. Le soir même, le régime lance le pogrom qu’on appellera la Nuit de cristal : des centaines de synagogues incendiées, des milliers de magasins pillés, quelque trente mille Juifs envoyés en camp de concentration, des centaines de morts. Les Juifs d’Allemagne devront en outre payer une « amende » d’un milliard de marks. La presse allemande reçoit l’ordre de ne jamais rapprocher l’attentat de l’expulsion des Juifs polonais : il fallait que ce fût un complot de la « juiverie mondiale ». Les mesures de novembre, écrira l’historien Helmut Heiber, étaient « depuis longtemps préparées » ; il ne leur manquait qu’un prétexte.

À Paris, l’oncle et la tante sont condamnés le 29 novembre à quatre mois de prison pour l’avoir hébergé. Herschel attend son procès à Fresnes, défendu par Vincent de Moro-Giafferi ; la guerre le fait ajourner. En juin 1940, les prisons sont évacuées vers le sud ; on le retrouve à Toulouse, et le gouvernement de Vichy le livre aux Allemands le 18 juillet, à la ligne de démarcation. Sachsenhausen, puis la prison berlinoise de Moabit : Goebbels prépare un grand procès de propagande. Mais l’accusé prétend avoir eu une liaison homosexuelle avec vom Rath. « Un mensonge éhonté, note Goebbels dans son journal le 24 janvier 1942, mais habilement inventé. » Le procès n’a jamais lieu, et l’on perd sa trace.
En 1957, Heiber le croyait encore vivant à Paris sous un faux nom. Ses parents, réfugiés en Union soviétique puis en Israël, n’eurent jamais de nouvelles. En 1960, à leur demande, un tribunal de Hanovre, la ville d’où on les avait chassés, fixa la date de sa mort au 8 mai 1945.